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Sexisme systémique

Inégalités femmes-hommes : à la campagne, un «malus rural du genre»

Les femmes qui vivent en milieu rural sont plus freinées dans leurs carrières et dépendantes des hommes que celles qui habitent dans des villes, d’après une étude publiée ce lundi 8 décembre par l’Institut Terram et l’association Rura.

Image d'illustration. (Lilian Cazabet/Hans Lucas. AFP)
Publié le 08/12/2025 à 8h33

Loin des clichés bucoliques, vivre à la campagne agit comme un puissant «amplificateur d’inégalités» pour les femmes. Elles sont en milieu rural encore plus freinées dans leur carrière et leur autonomie par le manque de mobilité et la rareté des services que lorsqu’elles vivent dans des villes, pointe une étude publiée ce lundi 8 décembre par l’Institut Terram et l’association Rura.

Ce rapport met en lumière un «malus rural du genre» : si les mécanismes de domination masculine existent partout, la faible densité démographique et l’éloignement les transforment ici en piège économique pour les 11 millions de Françaises vivant en zone rurale. «On a une image d’Epinal qui empêche de voir les inégalités systémiques», pointe Salomé Berlioux, directrice générale de l’association Rura et co-autrice de l’étude, dénonçant une vision romancée qui masque la réalité sociale.

L’éloignement géographique, premier frein

Pour les auteurs, cet engrenage commence par une géographie implacable régie par la règle du «1 kilomètre = 1 minute». Dans ce quotidien où chaque trajet est incompressible, la dépendance à la voiture individuelle devient totale. A la campagne, le moindre déplacement nécessite un véhicule, mais celui-ci reste inégalement partagé au sein du couple. Lorsqu’il y a deux voitures, «Monsieur a souvent la plus récente et la plus fiable, tandis que Madame récupère la vieille voiture pour gérer le travail et les enfants», observe Isabelle Dugelet, maire de La Gresle (Loire), village de 850 habitants.

Cette contrainte de mobilité pèse lourdement sur les choix professionnels : faute de transports ou de permis, certaines renoncent à travailler ou acceptent des postes moins qualifiés mais plus proches. La domination est aussi spatiale : «Monsieur est dehors» et fait les tâches valorisantes, quand «Madame est dedans», résume Salomé Berlioux. Cela entraîne un sentiment d’illégitimité qui dépasse la sphère privée et freine notamment l’engagement politique local.

La maternité accélère également la précarité : avec huit places de crèche pour 100 enfants (contre 26 pour 100 enfants en ville), l’arbitrage financier sacrifie «rationnellement» la femme aux revenus inférieurs. C’est elle qui s’arrête de travailler, nourrissant un «appauvrissement silencieux».

Par ailleurs, pendant que les hommes investissent dans le durable – immobilier, voiture neuve – et donc ce qui peut se revendre, les femmes assument les dépenses courantes et périssables, comme l’alimentation ou l’habillement des enfants. C’est la «théorie du pot de yaourt» popularisée par l’essayiste Titiou Lecoq et décrite par Félix Assouly, de l’association Rura et co-auteur du rapport : «L’argent des femmes disparaît dans le quotidien, tandis que celui des hommes construit du patrimoine.» En cas de rupture, l’homme repart avec la maison et la voiture. La femme, elle, avec rien.

Cette fragilité économique piège les femmes dans le couple : 27 % des rurales (21 % des urbaines) estiment qu’elles ne s’en sortiraient pas financièrement en cas de séparation, contre seulement 9 % des hommes. Cet isolement géographique piège aussi les victimes de violences, confirme Isabelle Dugelet : le «signalement passe souvent par l’école».

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