Un dernier acte pour marquer l’histoire. Devant un public de plusieurs centaines de personnes, rassemblé place Vendôme devant le ministère de la Justice, Emmanuel Macron a participé, ce vendredi 8 mars, à la cérémonie du scellement de la révision constitutionnelle sur l’IVG, une première depuis 2008. «Les reculs de notre époque en ont fait une nécessité et une urgence», a justifié le Président, devant des parlementaires, des militantes féministes mais aussi des membres de la famille de Gisèle Halimi, de Simone Veil ou encore le fils de Valéry Giscard d’Estaing, Louis, tous assis au premier rang.
Datant de 1810, la lourde presse en acajou, sortie spécialement du bureau d’Eric Dupond-Moretti pour apposer le sceau, trône aux côtés du Président face aux centaines d’invités. Quelques minutes plus tôt, c’est lui, le garde des Sceaux, qui a tourné l’imposante vis de la presse pour apposer le cachet de cire vert sur le nouvel alinéa de l’article 34, sous les applaudissements nourris de la foule. Un cérémonial historique effectué aux côtés notamment de deux signataires du manifeste du 343 - Claudine Monteil et Catherine Deneuve - visant à donner «du poids et de la publicité à un acte solennel» mais ne constituant «pas une condition de validité du document», a pris soin de préciser l’Elysée.
«Un long combat pour la liberté» fait «de drames, de larmes, de destins brisés»
Protocole oblige, le chef de l’Etat n’avait pas pu être présent au Congrès ce lundi, moment historique durant lequel 780 parlementaires ont approuvé l’inscription dans notre norme suprême de «la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse». En écho au discours prononcé par le Premier ministre Gabriel Attal sous les ors de Versailles, également présent, celui qui n’a jamais caché sa frilosité sur le sujet de l’avortement, en en parlant à plusieurs reprises comme d’un «traumatisme», a ajouté que l’inscription de l’IVG dans la Constitution était l’aboutissement d’un «long combat pour la liberté» fait «de drames, de larmes, de destins brisés». Et parce qu’il voit dans cette inscription le début d’un autre combat, Emmanuel Macron a également dit son souhait de voir cette garantie de l’IVG «dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne», exhumant ainsi sa promesse faite dès début 2022 devant le Parlement européen. Cette demande de longue date des militantes féministes a aussi été formulée par la gauche française dès lundi.
Si le chef de l’Etat avait annoncé une reprise en main de ce projet de réforme constitutionnelle le 8 mars 2023 lors de l’hommage national à Gisèle Halimi sous la pression des féministes et des parlementaires, il aura fallu attendre encore décembre pour que le projet de loi soit déposé. «Aujourd’hui, c’est dans les pas de ces combattantes que nous nous engageons avec humilité.» Saluant celles (militantes, parlementaires, ministres) ayant œuvré pour les libérer, il a ajouté avant que ne retentisse dans l’assemblée l’hymne des femmes du MLF : «Durant de trop longues années le destin des femmes était scellé.» En faisant feuilleter le manifeste des 343 à Emmanuel Macron avant son discours, la plus jeune signataire Claudine Monteil confie à Libération avoir voulu «faire acte de transmission, faire un lien avec les actions des différentes générations». Et veut croire à «un moteur pour les femmes du monde entier» : «Le mouvement MeToo est un tsunami dans le monde. Faisons en sorte que cette constitutionnalisation devienne aussi un tsunami.»
«Une date historique»
Déjà authentifié par le sceau du Congrès lundi, ce texte inscrivant l’IVG à la plus haute hiérarchie des normes est donc désormais affublé d’un second sceau ce vendredi, réservé aux actes les plus importants. Cette cérémonie, appliquant un décret datant de 1848, se déroule habituellement dans le huis clos de la Chancellerie en présence de quelques personnalités. Cette ouverture au public est inédite. Le Président «souhaitait que tous ceux qui ont contribué, anonymes et moins anonymes, mais aussi tous ceux qui soutiennent cette initiative puissent être témoins, d’une certaine manière, de la dernière étape qui permettra l’inscription de cette liberté garantie d’accès à l’IVG dans notre Constitution», a appuyé l’Elysée.
Au premier rang, accoudée à la barrière, Stéphanie a fait le trajet depuis Bordeaux spécialement pour l’occasion. «C’est une date historique pour moi. Les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis. On est le premier pays à inscrire l’IVG dans notre Constitution, c’est une victoire, un beau message envoyé au monde», se réjouit cette femme de 53 ans. C’est aussi pour «accompagner ce nouveau pas pour les droits des femmes» que Juliette s’est pressée sous la colonne Vendôme. «C’est l’étape finale de ce processus de constitutionnalisation essentiel alors que nos droits sont attaqués partout dans le monde», insiste cette étudiante en droit de 21 ans, venue d’Orléans. Bonnet bleu vissé sur le crâne, Marie, 50 ans, pointe son fils du doigt : «Il a séché», lâche-t-elle dans un sourire. «Ce n’est pas tous les jours que l’on peut vivre un événement historique comme celui-là, qui symbolise une évolution des droits des femmes et une avancée vers une société plus égalitaire. C’est plus intéressant d’être là que de suivre un cours sur la mémoire», estime Côme, 17 ans. «Il s’en souviendra davantage», abonde sa mère.
Sous la Ve République, seuls quatorze textes ont été ainsi scellés, des textes constitutionnels pour la majorité mais aussi, à deux reprises, une loi ordinaire. En 1981, une cérémonie de ce type avait ainsi été organisée pour l’abolition de la peine de mort. La loi devrait désormais être publiée ce samedi au Journal officiel. Tandis que le portefeuille rouge renfermant le texte scellé va être transféré dans la foulée aux Archives nationales, un deuxième exemplaire atterrira lui au secrétariat général du gouvernement.
Multipliant les symboles en cette journée internationale de lutte pour les droits des femmes, Emmanuel Macron a également fait fleurir les sépultures de dix grandes figures du féminisme ayant contribué à «faire en sorte que cette loi constitutionnelle devienne une réalité», selon l’Elysée. L’avocate Gisèle Halimi, mais aussi Marie-Claire Chevalier qu’elle avait défendue lors du procès de Bobigny, Simone Veil, Simone de Beauvoir, Olympe de Gouge ou encore Joséphine Baker ont ainsi vu leurs mémoires honorées. En ce 8 mars 2024, aux grandes femmes (d’hier comme d’aujourd’hui), la patrie a enfin été reconnaissante.
Mise à jour vendredi à la mi-journée avec plus de détails sur la cérémonie.




