Elle avait 14 ans, lui 40. Dans un entretien au magazine Elle, publié ce vendredi 8 décembre, l’actrice et réalisatrice Judith Godrèche revient sur une relation sous emprise avec le cinéaste Benoît Jacquot au mitan des années 80, médiatisée et cautionnée par tout un milieu. Il lui aura fallu se voir à travers sa propre fille, désormais adolescente, pour arriver à poser des mots sur cette emprise qu’elle a subie dans sa jeunesse : «Si un homme de 40 ans approche ma fille, je le tue, assène-t-elle. C’est parce que j’ai une fille adolescente que je parviens à réaliser ce qui m’est arrivé, à me dire que j’ai navigué seule dans un monde sans règles ni lois.»
Disparue des écrans depuis une décennie, l’actrice nommée trois fois aux César revient avec une mini-série autofictionnelle Icon of French Cinema, diffusée sur Arte à la fin du mois de décembre, où elle officie devant et derrière la caméra. Dans cette production télévisuelle, cette liaison tient une place importante. «J’étais une jeune fille très solitaire, très idéaliste. Je vivais à travers les livres, ma mère est partie de la maison quand j’avais 9 ans, j’ai été élevée par un homme seul, j’étais vulnérable malgré une certaine maturité», retrace-t-elle en craignant de voir son travail artistique éclipsé par son témoignage personnel.
«Je n’avais aucune idée de ce que disait la loi»
Benoît Jacquot, dont elle ne prononcera jamais le nom lors de l’entretien avec Elle, lui a donné son premier grand rôle dans le film les Mendiants tourné en 1986 alors qu’elle n’a que 14 ans. Celle qui est également apparue devant les caméras de Jacques Doillon, François Ozon ou encore Patrice Leconte décortique l’un des scènes de la série, où Alma Struve joue Judith adolescente, révélatrice de l’aveuglement du milieu où elle s’effondre ivre à un repas mondain. Elle se souvient de ce vrai dîner au festival de Locarno avec celui qu’elle nomme toujours comme son «compagnon». Elle a 15 ans, on lui sert du vin, elle tombe «raide morte sur la table». Elle s’indigne : «Je me demande, avec le recul, si les adultes s’interrogeaient : “Il y a un problème, elle est trop petite, qu’est-ce qu’elle fait là ?” Je n’avais aucune idée de ce que disait la loi, j’ai arrêté l’école à 15 ans, les histoires qu’on lit, les films qu’on voit, tout valorisait cette image de lolita, de baby doll.»
Avec ce silence complice du milieu du cinéma, difficile de ne penser à celui tout aussi alarmant du milieu littéraire dans les mêmes années. Dans le Consentement, publié en 2019 – et récemment adapté au cinéma sans conserver la finesse du texte original –, Vanessa Springora revient sur cette relation sous emprise avec Gabriel Matzneff alors qu’elle n’avait que 14 ans. Elle a été la première à avoir accusé l’écrivain d’actes pédocriminels. Judith Godrèche n’a pas pu aller au bout de cette lecture dans laquelle elle voit «forcément un parallèle», «trop difficile».
«Savoir où mettre les limites»
Elle tient dans cet entretien à alerter les jeunes filles. «On peut se faire prendre dans les filets d’une personne plus puissante, et l’art est un tremplin extrêmement favorable à ça. En tant qu’actrice, on a besoin d’être aimée, regardée. C’est comme si, en vous choisissant, le réalisateur vous donnait vie», reconnaît-elle. Elle poursuit : «Mais on peut faire des films sublimes sans aller jusqu’à coucher avec son actrice mineure. Pour moi, cela devient de la perversion. La position de l’adulte dans la société, c’est de savoir où mettre les limites, même quand il s’agit d’art. Quand on a 15 ans et qu’on fait une scène torse nu, qu’il y a quarante-cinq prises, qu’on doit embrasser un homme de 45 ans et que cet homme, c’est votre réalisateur, c’est fou qu’il n’y ait aucun adulte sur le plateau pour dire “on va s’arrêter là”.»
Exilée aux Etats-Unis depuis près de dix ans, la comédienne est l’une des premières à avoir dénoncé à visage découvert les violences perpétrées par Harvey Weinstein auprès du New York Times, dans l’enquête de Jodi Kantor et Megan Twohey ayant mené à l’émergence du mouvement #MeToo. Le producteur l’aurait agressée à Cannes en 1996 lors de la présentation de Ridicule, dont Weinstein venait d’acheter les droits pour le distribuer aux Etats-Unis. Une cadre de Miramax lui avait dit de se taire, pour ne pas nuire à la sortie du film.




