Ainsi, la plus jeune bachelière de France, en 2025, a 9 ans. Un record dans l’histoire de l’examen. L’information a été reprise ce vendredi 5 septembre par France Info et confirmée par le ministère de l’Education nationale. Il s’agit donc d’une petite fille, née en France en octobre 2015 et originaire de l’île de Grenade, dans les Caraïbes. Celle qui aurait un QI normal a passé son bac spécialité mathématiques et physique-chimie en candidate libre à Paris, obtenu au rattrapage sans mention.
Coup de com
Derrière cette annonce, un drôle de coup de com : si la famille de la petite fille ne souhaite pas s’exprimer et médiatiser son cas, l’initiative a été relayée par un organisme de formation nommé Isoset, qui assure avoir accompagné la petite jusqu’au bac, et vante sa méthode. Nommé Aleph, ce système assez nébuleux propose de «synthétiser les savoirs en supprimant les répétitions et les redondances présentes dans les programmes scolaires classiques», d’«adapter le rythme d’apprentissage à l’enfant, sans brûler les étapes mais en éliminant les lourdeurs» et de «créer un environnement psychologique équilibré, qui permet à l’enfant de progresser sans pression excessive ni isolement social». Des mots utilisés par l’organisme dans un des publicommuniqués dont il a inondé plusieurs journaux sans lésiner sur les superlatifs – «méthode pédagogique novatrice» ou «record légendaire qui bouleverse l’éducation». Pas plus tard que ce matin, Libé recevait encore dans ses boîtes mails un communiqué de la boîte vantant la «prouesse».
Isoset est à l’origine un institut de formation spécialisé dans les métiers de l’informatique. Et derrière sa «marque» Aleph, on retrouve Hugo Sbai, 25 ans et lui-même bachelier à 12 ans, première ligne d’un CV aussi impressionnant qu’absurde et qu’il décline à l’envi pour faire la promotion de la méthode mise au point par sa famille – deux masters à 16 ans, un doctorat à 17 puis un autre à 21. Aujourd’hui, le jeune homme est devenu avocat. Et «malgré un emploi du temps chargé», peut-on lire sur le site d’Isoset, «Hugo et sa sœur Marion n’ont pas chômé puisqu’ils suivent actuellement cinq jeunes âgés de 2 à 13 ans pour les accompagner dans leurs études accélérées». Son frère, Mathieu Sbai, qui se présente comme fondateur de la méthode Aleph, a déjà fait parler de lui lorsque le «Village de l’emploi», un centre de formation pour lequel il a travaillé, a été accusé par des étudiants de délivrer des formations bâclées et de dissuader les élèves de partir en leur faisant contracter des dettes, ce que contestait ledit centre. Ce dernier avait fait l’objet en 2022 d’une enquête de Libération.
«Tout ça prend du temps»
Le but d’Isoset : «gagner des années», l’école traditionnelle étant jugée «trop lente». L’organisme avance même son intention de «généraliser l’obtention du baccalauréat autour de 15 ans». Pour in fine faire entrer les enfants de plus en plus jeunes dans le monde du travail, «commencer à cotiser pour la retraite quelques années plus tôt» ou encore améliorer la «situation des femmes» qui «peuvent se trouver tiraillées entre le choix de fonder une famille et celui de mener des études très longues comme la médecine par exemple». Bref, rentabiliser l’enfance. Le concept, symbole du capitalisme le plus cynique plaqué sur l’éducation, est assez glaçant.
Au micro de France Info, le psychanalyste et maître de conférences en sciences de l’éducation Sébastien Ponnou a d’ailleurs rappelé que l’apprentissage prenait du temps pour une raison : «Le but de la pédagogie, c’est surtout pas d’aller plus vite, au contraire, c’est cultiver le rapport au savoir, le désir de savoir de l’enfant, les expérimentations, et tout ça prend du temps.» Pour Sébastien Ponnou, «on voit bien que l’intérêt de l’enfant passe au deuxième plan».
Le précédent détenteur du record, en 1989, avait 11 ans et 11 mois. En juin 2024, à la faveur de l’inscription au bac d’une petite Alsacienne de 9 ans qui a finalement échoué aux épreuves, le ministère de l’Education nationale expliquait que les plus jeunes candidats avaient habituellement autour de 12 ou 13 ans. Plutôt que d’essayer de battre des records, si on laissait les enfants être des enfants ?
Droit de réponse de la société Iso Set, publié le 28 novembre 2025 :
Iso Set souhaite revenir sur certaines informations et amalgames relayés par votre article du 5 novembre 2025. Tout d’abord le Village de l’Emploi n’est pas Iso Set. C’est un écosystème réunissant plusieurs acteurs (école de formation, ex-étudiants, employeurs potentiels, etc) au sein duquel le rôle d’Iso Set se cantonne à former des étudiants, notamment en recourant à la méthode d’enseignement «Aleph», comme elle le fait pour ses autres formations, dont celle à destination de la petite enfance qui occupe votre article.
De même, la famille Sbaï, si elle a en effet participé au développement et à la promotion de la méthode d’enseignement «Aleph», à laquelle la société Iso Set recourt, elle n’a aucun lien avec notre société. Une méthode qui a par ailleurs largement fait ses preuves et qui ne relève en aucun cas d’une «drôle de méthode» ou d’ un «système assez nébuleux», comme vous le mentionnez. Tout à l’inverse, la société Iso Set consacre chaque année de lourds investissements pour développer et améliorer ses formations et recruter les meilleurs experts afin de maximiser l’efficacité de ses enseignements. Le sujet que vous abordez «de la bachelière de 9 ans» en est qu’une illustration.
Contrairement à ce qu’évoque l’universitaire dont vous reprenez les propos, l’intérêt de l’enfant est au centre des préoccupations d’Iso Set, raison pour laquelle nous ne tirons aucun revenu des formations à destination de la petite enfance. Le fait qu’lso Set ait adressé un communiqué pour annoncer ce record de précocité, auquel elle a apporté sa contribution, est nullement pour faire un «coup de com», mais pour en informer le public et ouvrir un débat constructif sur l’éducation de nos enfants. Débat que vous alimentez en appréhendant nos formations à destination des plus jeunes comme un «symbole du capitalisme le plus cynique plaqué sur l’éducation», là où nous y voyons un moyen d’individualiser l’enseignement pour qu’il s’adapte aux spécificités, facilités et envies de chacun.
Quant à l’accusation de «formations bâclées et de dissuader les élèves de partir en leur faisant contracter des dettes», elle est relayée par une minorité d’1% d’ex-étudiants qui ont suivi la formation en entier puis ne l’ont jamais payée, ce qui a donné lieu à des dizaines de jugements en faveur d’Iso Set librement accessibles en ligne qui contredisent ces accusations. Cela n’a toutefois pas empêché votre quotidien de sortir en 2022 une «enquête» où vous reprenez à votre compte les arguments des défendeurs, allant même jusqu’à mentionner l’existence en cours d’une procédure pénale pour escroquerie qui avait pourtant fait l’objet d’une ordonnance de non-lieu dès avril 2019.
Cette information erronée, ce que vous avez vous-même reconnu, a donné lieu à une procédure en diffamation, toujours pendante devant la Cour de cassation, au cours de laquelle les juridictions du fond ont retenu le caractère diffamatoire des propos, mais ont estimé que le journaliste n’avait pas commis de faute car il avait été induit en erreur par une information inexacte que lui avait transmis le ministère public. Il est donc surprenant qu’en 2025 Libération fasse référence à cet article qu’il sait fallacieux.
Réponse de «Libération» :
La société Iso Set fait référence, dans sa réponse, à une procédure actuellement pendante devant la Cour de cassation dont elle est à l’origine.
Elle a en effet formé un pourvoi contre un arrêt de la cour d’appel de Paris qui a estimé que le directeur de la publication du journal Libération et le journaliste n’avaient pas commis de faute civile fondée sur la diffamation publique à l’encontre, notamment de la société Iso Set SA.
Les juges d’appel ont en effet considéré qu’il résultait des pièces produites par le journaliste et de l’enquête qu’il avait menée préalablement à la rédaction de l’article incriminé qu’il disposait d’une base factuelle suffisante pour tenir légitimement les propos poursuivis.




