«Ce n’est pas de la perception, c’est une étude psychosociologique.» Nora Tirane-Fraisse, fondatrice de l’association Marion la main tendue, analysait, ce mercredi 5 novembre dans la matinée, les résultats du baromètre mené avec l’Ifop (1) sur le harcèlement entre pairs en milieu scolaire. Verdict : 17 % des collégiens et lycéens ont subi du harcèlement et 7 % des élèves sont identifiés comme harceleurs. Parmi ces derniers, deux sur trois ont eux-mêmes été harcelés, mettant en évidence le continuum de la violence entre victimes et auteurs.
François Legrand, directeur d’études à l’Ifop, insiste sur le volume de l’échantillon interrogé (3 015 adolescents), «trois fois plus grand qu’habituellement pour réduire la marge d’erreur et granulariser les résultats. Les entretiens qualitatifs ont été menés à l’aide de l’intelligence artificielle pour en avoir un plus grand nombre».
Dans trois quarts des cas de harcèlement, le fait implique un groupe d’élèves, très souvent (89 % du temps) sous l’influence d’un meneur. Plus de la moitié (56 %) des élèves harcelés dit avoir subi des violences au collège, mais le phénomène commence bien avant : 24 % des jeunes harcelés sont victimes dès l’école primaire. La différence est un facteur de risque. Les élèves en situation de handicap sont les plus touchés (41 %), devant celles et ceux qui se décrivent comme «très timides» (34 %). Les autres motifs de stigmatisation sont des différences physiques visibles, telles le poids (17 %), l’apparence des cheveux (14 %) ou les problèmes de peau (8 %).
Le phénomène du harcèlement scolaire touche autant les filles que les garçons mais n’en est pas moins genré. Les filles subissent plus souvent des rumeurs fausses et blessantes alors que les violences physiques concernent plus les garçons.
Une prise à la légère de la part des établissements
Dans l’ensemble, les formes de harcèlement les plus citées sont les moqueries (84 %), les exclusions de groupe (82 %) et les insultes (81 %). Elles ont lieu pour la plupart dans la cour de récréation (92 %) ou les couloirs (81 %). En dehors des murs de l’école, 40 % des jeunes harcelés font état de faits de harcèlement sur les réseaux sociaux.
Georges, présent à la conférence de presse, raconte comment il a été moqué «en classe de sixième et cinquième, parce qu’[il] venai[t] d’un autre pays. L’établissement disait que ce n’était pas grave, ma mère est allée à la police mais ça n’a rien changé». Nolan, lui, a été «harcelé en CM1 et CM2 puis au collège. L’école a complètement minimisé. Je l’ai vécu comme une injustice parce qu’ils me dénigraient au lieu de m’écouter». Ce qu’il raconte n’est pas un cas isolé. Interrogées elles aussi pour l’enquête, les familles évoquent en plus de la minimisation des faits, un manque de réactivité et une absence de soutien de l’institution. 80 % des jeunes victimes en parlent à leurs parents, mais peu d’entre eux sollicitent directement le personnel de leur école (CPE, professeur, infirmière scolaire…). Un quart des élèves harcelés déclare avoir changé d’établissement à la suite des actes subis.
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62 % portent des séquelles psychologiques durables, un taux qui monte si le harcèlement dure dans le temps, jusqu’à 85 % à partir de deux ans. Pour se reconstruire, le rapport d’étude souligne l’importance d’un soutien familial solide et du suivi d’une thérapie.
«Harceleurs et harcelés partagent les mêmes vulnérabilités»
François Legrand partage un des résultats les plus surprenants qui montre que «harceleurs et harcelés partagent les mêmes vulnérabilités», au premier rang desquelles le fait d’être redoublant et de vivre en internat. Mais «seulement un quart de ceux identifiés comme harceleurs [par leurs réponses aux questions “Avez-vous infligé un certain nombre de violences ? Si oui, de manière répétée ?”, ndlr] regrettent leurs actes, par manque d’empathie et banalisation de la violence». 56 % pensent que c’est acceptable de se moquer d’un élève devant la classe ou de donner un coup. Près de la moitié trouve compréhensible de diffuser une image d’un élève sans son accord, ou de publier une rumeur personnelle en ligne. Si 82 % des élèves indiquent avoir été sensibilisés à la question du harcèlement, Nora Tirane-Fraisse regrette que «l’augmentation de ce taux ne s’accompagne pas pour l’instant d’une baisse du harcèlement».
Par ailleurs, une étude publiée mardi 4 novembre par les ministères de l’Education nationale et de la Justice révèle que 10 100 affaires de harcèlement scolaire ont été enregistrées par les parquets depuis mars 2022 et la loi créant un délit propre. Un nombre élevé qui s’explique par «une prise de conscience accrue» et «une judiciarisation plus importante» des faits, note l’enquête. Sur le profil des harceleurs, «les incidents entrant dans le cadre d’un harcèlement sont principalement commis par des garçons âgés de 13 à 15 ans» et révèlent «une proportion croissante de filles dans les tranches d’âge plus élevées».




