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«Le Livre de Liane»

Harcèlement scolaire : «Ta sœur Diane vient de se suicider»

Harcelée durant sept ans à l’école, Diane – ou Liane – s’est tuée lorsqu’elle était étudiante en laissant de nombreux écrits découverts par sa grande sœur, qui en a fait un livre après un an d’enquête.

Photo d'illustration. Diane a été harcelée de la sixième jusqu'à la fin du lycée. (Moore Media/Getty Images)
Publié le 31/03/2023 à 6h26

Harcèlement scolaire

700 000 élèves sont en moyenne victimes de harcèlement chaque année, soit deux à trois enfants par classe. Ils en resteront durablement marqués, quand les conséquences ne sont pas encore plus dramatiques. Chaque mois, Libération aborde ce phénomène majeur chez les mineurs.

5 mai 2016. Agathe fête ses 26 ans à Singapour, où elle habite. Qui de sa famille lui souhaitera en premier son anniversaire ? Ah, un message de son père. «Rappelle-moi.» Au téléphone, la voix grave et détachée, il dit : «Ta sœur Diane vient de se suicider.» Agathe monte dans le premier avion pour Toulouse sans réfléchir. L’annonce est trop violente, elle reste persuadée que sa petite sœur de 21 ans peut encore être sauvée. Avant la morgue, la famille est interrogée par la police qui lui remet la lettre d’adieu de Diane (surnommée «Liane» par sa sœur dans son livre (1). Elle l’avait écrite il y a deux ans déjà. Personne dans sa famille ne la savait si mal. Diane n’avait rien laissé transparaître. «Croyez-moi lorsque je vous dis que j’ai cherché à aller mieux. Mais cette fille m’a détruite. Je ne suis que ruines. Une façade, une femme qui fait semblant», écrit-elle dans cette dernière lettre.

Trop bouleversée, Agathe ne tique pas tout de suite sur «cette fille». Mais, en rangeant les affaires de sa sœur, elle tombe sur son journal intime. Elle l’ouvre pour comprendre son geste et remonter le fil de l’histoire. Diane raconte sa première année en sixième avec cette camarade de classe qui revient régulièrement dans ses écrits. Elle se moque de ses cheveux bouclés, de ses bonnes notes. «Elle entraîne avec elle d’autres élèves qui la traitent de machine à calculer, de singe à lunettes», rapporte Agathe. En cinquième, tout recommence. Ses harceleurs apprennent qu’elle est lesbienne et l’insultent, encore et encore. Elle a tout de même des amis, mais personne ne prend sa défense. Traitée de «grosse» à longueur de journée, elle nourrit une détestation de son corps. «Elle se confie un jour à l’infirmière scolaire qui lui dit qu’elle fait des histoires, que ce sont des gamineries. Elle envoie aussi un mail à l’académie de Toulouse, sans retour», poursuit Agathe qui a réussi à accéder à sa boîte mail et à son compte Facebook avec l’aide de la petite amie de Diane, dont elle ne connaissait pas l’existence avant sa mort.

Plainte classée sans suite

Quatrième, troisième, le harcèlement continue. En classe, sur les réseaux, «avec des messages quotidiens haineux, agressifs». Ses harceleurs ne la lâchent pas. Au lycée, ils ne sont plus dans sa classe mais la harcèlent toujours en dehors des cours. «Après quatre ans d’impunité au collège, on sent la toute-puissance d’enfants qui n’ont pas été arrêtés à temps», analyse sa sœur. La boule au ventre, Diane se cache dans les toilettes, craint encore d’être «touchée par un garçon qui la tripote», évoque ces «trucs vraiment durs qui se passent dans les couloirs». Et se déteste parce qu’elle n’arrive pas à réagir.

Après sept années de harcèlement, tout s’arrête d’un coup. Diane entre à l’université, se retrouve seule dans son studio d’étudiante. Autour d’elle, les autres sont bienveillants. Pourtant, dans sa tête, rien ne va. Elle se sent très angoissée, développe une phobie scolaire, a des terreurs nocturnes qui l’empêchent de dormir. Elle cherche de l’aide, multiplie les psys. L’un d’eux l’encourage à porter plainte. Faute de preuve, l’affaire sera rapidement classée sans suite. Agathe, qui était très proche de sa sœur, ne savait rien de tout cela. «Je sais maintenant que c’est parce qu’elle se sentait en sécurité en famille, et elle allait donc mieux pendant ces périodes de respiration», explique Agathe. Trois semaines avant son suicide, les deux sœurs avaient passé une semaine de vacances à Paris. Tout allait bien. Un seul détail avait attiré l’attention d’Agathe : Diane ne quittait jamais sa montre, même pour la piscine. Elle cachait en réalité ses scarifications.

«La douleur était trop forte»

Quelques mois avant son suicide, Diane raconte qu’un de ses harceleurs a déménagé à côté de chez elle. Elle n’ose plus sortir, ferme ses volets durant la journée. Dans son ordinateur, Agathe retrouve ce texte : «Je pensais que ce serait réglé. Que le harcèlement finirait. Qu’être heureuse serait possible un jour. C’était idiot, c’était puéril.» Aujourd’hui, Agathe précise ne pas en vouloir aux harceleurs de sa sœur : «Je sais simplement que les mots peuvent tuer. Le harcèlement scolaire l’a brisée. Elle s’est vraiment battue pour s’en sortir, mais la douleur était trop forte.»

Après un an d’enquête, Agathe a décidé d’écrire un livre à quatre mains, avec les notes de sa sœur qui rêvait d’être écrivaine. Depuis, elle reçoit de nombreux messages de jeunes adultes qui lui confient leur mal-être après des années de harcèlement. Et ces mêmes interrogations qui reviennent : «Est-ce que je suis en droit de me plaindre de ce qu’il s’est passé après toutes ces années ? Est-ce que ma souffrance est légitime ?» Oui, leur répond Agathe, qui les invite à chaque fois à se confier pour se libérer avant qu’il ne soit trop tard.

(1) Le Livre de Liane d’Agathe Lemaître. Harper Collins, 289 pp., 19€ (ebook : 11,99€).

Si vous êtes témoin ou victime de harcèlement, appelez le numéro gratuit d’écoute 3020, joignable du lundi au vendredi (9 heures-20 heures) et le samedi (9 heures-18 heures), sauf jours fériés.

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