La Ville de Paris accélère. Secouée par une série d’affaires de violences sexuelles dans plusieurs écoles, la municipalité dévoile un plan censé combler les failles du périscolaire, dont elle a la charge. Patrick Bloche, adjoint PS à l’éducation, a annoncé ce vendredi 14 novembre, en conférence de presse et dans les colonnes du Parisien, une série de mesures «en préparation» mais exhumées en urgence, avant d’être présentées en conseil de Paris mardi 18 novembre. Un tournant que le collectif de parents SOS périscolaire, mobilisé depuis quatre ans, particulièrement à Paris, pour mettre fin aux violences verbales, physiques et sexuelles, juge «intéressant mais tardif» : «La mairie a repris une bonne partie de nos propositions qui datent de 2021 ! Il a fallu que la presse s’en mêle, que les municipales approchent pour que la ville réagisse enfin alors qu’on aurait pu éviter des dizaines de victimes.»
Selon la mairie, 88 animateurs ont été suspendus depuis 2023, dont 52 pour des faits à caractère sexuel (16 cette année). «Les chiffres restent stables, en réalité», précise l’équipe de Patrick Bloche à Libération. En 2024, sur 26 suspensions, 18 agents ont été visés pour des faits à caractère sexuel ; en 2023, ils étaient 18 sur 32 suspensions.
A Paris, les animateurs, jusqu’ici régulièrement recrutés sans entretien individuel préalable – une étape «loin d’être systématique», reconnaît la mairie – devront désormais tous en passer un. Pour ce faire, la Ville augmentera le nombre de personnes chargées de les recruter. «Il était temps ! Ce devrait être la base. Personne n’embauche quelqu’un sans le connaître, surtout pour s’occuper d’enfants ! Même chez McDo on ne s’y prend pas comme ça !» lance le collectif de parents. Le casier judiciaire et le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes (Fijais) seront toujours vérifiés.
Un personnel ni en nombre suffisant ni assez qualifié
Surtout, les 3 000 nouveaux vacataires recrutés en moyenne chaque année auront désormais deux jours de formation obligatoires avant toute prise de poste. Ces agents, qui représentent 40% de l’effectif des animateurs dans la capitale, sont payés à l’heure pour des remplacements effectués en urgence à droite à gauche et sont donc appelés à la dernière minute, même pour leur toute première mission. Dans ce cas, comment les former en amont ? «C’est bien sur le papier, mais il ne faudrait que ce soit juste une communication en réalité infaisable dans la pratique», prévient SOS périscolaire.
Les animateurs déjà en poste, contractuels et titulaires, devront, eux, suivre deux demi-journées de formation par année scolaire sur leur temps de travail, et donc rémunérées. Elles regrouperont chaque équipe d’animateurs des écoles «pour leur permettre de contrôler les bonnes pratiques de chacun», explique la mairie. Laquelle assure qu’il y aura «un effort financier pour les remplacer». Patrick (1), animateur depuis dix-sept ans dans le XVe arrondissement de Paris, se demande déjà comment il s’organisera pour se dégager du temps de formation : «Je complète mon travail d’animation avec 17 heures d’AESH (accompagnant d’élèves en situation de handicap) par semaine donc ça me paraît compliqué.»
Régulièrement mobilisés depuis deux ans contre la précarité de leur métier, de nombreux animateurs parisiens sont en grève depuis le 10 novembre (et jusqu’au 21) sur le temps du midi, qui concentre une majorité de problèmes. «Non seulement on manque cruellement de personnel mais il n’est en plus pas assez qualifié : il faut normalement respecter un taux de 20 % de personnels non qualifiés et 8O % de formés au Bafa, ou en cours de formation. Mais à Paris, on est péniblement à moins de 50 %», pointe Nicolas Léger, cosecrétaire général du syndicat Supap-FSU. «Depuis la rentrée de septembre, on est deux animateurs pour 40 enfants pour la cantine en maternelle, alors qu’on devrait en avoir 28 maximum, illustre Patrick. Ce sont les enfants qui en pâtissent parce qu’on a moins de temps pour les servir, les aider à couper leur viande, leur servir de l’eau ou pour les accompagner aux toilettes.»
Le Supap-FSU réclame aussi davantage de postes dans la brigade de remplacement d’animateurs mise en place voilà plus d’un an. «Elle compte seulement 70 postes pour 620 écoles. Il en faudrait des centaines de plus pour mieux encadrer les enfants et ainsi éviter les problèmes», ajoute Nicolas Léger. Qui pointe aussi deux gros problèmes pour les maternelles : «Aucun professionnel n’est déchargé pour l’hygiène donc en cas d’accident, n’importe quel agent peut s’en occuper, ce qui peut favoriser le passage à l’acte d’un prédateur sexuel. Même chose au moment de la sieste. Par manque d’effectifs, il arrive souvent qu’une seule personne au lieu de deux surveille les dortoirs, qui peuvent être propices aux violences.»
Un nouveau «défenseur des droits des enfants»
Côté traitement des signalements, la Ville annonce la création d’un «défenseur des droits des enfants», un magistrat honoraire nommé par la mairie mais indépendant de l’administration, joignable via une adresse mail dédiée, avec des relais dans toutes les circonscriptions des affaires scolaires et de la petite enfance (Caspe). «L’idée est de garantir une nouvelle voie de signalements sans avoir à passer par des personnes impliquées dans les faits signalés, comme ça arrive aujourd’hui», précise la mairie.
«On attend de voir comment ça se passera, se méfie le collectif SOS périscolaire. Quand il y a un signalement, pour un cas de maltraitance par exemple, l’animateur visé est le plus souvent déplacé dans une autre école.» Pour y remédier, un registre centralisé des signalements sera mis en place afin d’éviter qu’un agent mis en cause soit réaffecté dans les écoles ou les quelque 2 000 lieux municipaux accueillant des mineurs (clubs sportifs, conservatoires…).
Autre changement : toute suspension d’animateur deviendra définitive et la personne mise en cause ne pourra pas non plus intégrer un autre poste municipal en contact avec des mineurs, même en cas de classement sans suite par la justice. Patrick manque de s’étrangler en apprenant la nouvelle : «Ce n’est pas normal si la personne accusée n’a finalement rien fait ! Récemment, un collègue a été accusé par une petite fille de l’avoir suivie dans les toilettes. L’enquête a montré qu’elle avait dit ça pour éviter d’aller à la cantine. Ça arrive ce genre de choses et dans ce cas, on condamne l’animateur, qui ne pourra plus faire son métier ?»
La Ville prévoit aussi la généralisation de trombinoscopes affichés dans les écoles, tout comme des badges avec noms et prénoms. Objectif : que des petits qui ne connaissent pas forcément les noms de leurs agresseurs puissent les identifier.
La Ville assure qu’«il n’y a pas d’omerta» et que le plan doit permettre d’«éviter de nouveaux cas». «On ne demande rien d’extraordinaire, insiste SOS périscolaire. Juste un système qui protège les enfants, pas l’institution.»




