En résumé :
- Ce mercredi, le mouvement Bloquons tout, mobilisation citoyenne née sur les réseaux sociaux au cœur de l’été avant d’être soutenue par les partis de gauche, a démarré à l’aube après une nuit calme.
- Une multitude d’actions se tiennent dans toute la France, des portes du périph parisien aux rocades dans les métropoles comme Rennes ou Nantes, en passant par les grandes gares, universités ou entreprises.
- Environ 80 000 policiers et gendarmes ont été déployés sur le territoire, certains depuis mardi soir. Le ministre de l’Intérieur sortant, Bruno Retailleau, leur a transmis des consignes de grande fermeté : «On ne tolérera aucun blocage, aucune violence», a-t-il martelé.
- A 17 h 45, les forces de l’ordre ont interpelé 473 personnes, dont 203 à Paris.
- Le ministère de l’Intérieur a dénombré 812 actions dont 550 rassemblements et 262 blocages, réunissant 175 000 participants. La CGT de son côté évoque 250 000 personnes pour 200 rassemblements et manifestations.
La une de Libération jeudi
L'édito de Paul Quinio
Entre Matignon et les blocages, la France présente un double visage ce mercredi. La méthode Lecornu qui promet «une rupture» parviendra-t-elle à les réunir après l’échec de Bayrou ? La réussite du nouveau Premier ministre dépendra de la réponse à cette question.
Jean-Luc Mélenchon salue le «succès» de la mobilisation
«Des journées comme celle-ci en sont de formidables moments d’apprentissage et de création.» Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, le leader de la France insoumise, salue le «succès» et «les innombrables initiatives locales» de cette journée. «Cela ne règle pas tous les problèmes posés par la coupure maintenue entre l’action syndicale et l’action populaire de masse», regrette-t-il toutefois. Si la CGT, comme Solidaires, a bien soutenu le mouvement du 10 septembre, elle a aussi appelé à manifester le 18, jour retenu par l’intersyndicale. «Une concurrence» qui «a affaibli la convergence», accuse-t-il : «Nous avons fait le choix, nous Insoumis, de lire ce rendez-vous du 18 comme une étape après le 10. [...] Mais il va de soi que nous sommes d’abord entièrement au service du mouvement du 10 septembre. Cela signifie que nous accompagnerons partout les décisions des assemblées citoyennes.»
Analyse
Les forces de l’ordre sont intervenues dans tout le pays, mercredi 10 septembre, parfois avec violence, pour empêcher le mouvement de bloquer des lieux stratégiques. Aucun blessé grave n’a, pour l’heure, été signalé, mais de nombreuses interpellations ont eu lieu.
Plus de 29 000 grévistes dans l’Education nationale, selon le ministère de la Fonction publique
Les agents de la Fonction publique d’Etat étaient 4,58% à faire grève ce mercredi, soit plus de 38 000 agents dont la majorité dans l’Education nationale, selon des chiffres du ministère de la Fonction publique. Outre la fonction publique d’Etat (FPE) et ses 2,5 millions d’agents, parmi lesquels on dénombre plus de 29 000 grévistes dans l’Education nationale, le ministère a annoncé un taux de grévistes de 7,3% dans la fonction publique hospitalière (FPH) et de 5,22% dans la fonction publique territoriale (FPT), selon un bilan à 19 heures.
Dernières charges des forces de l'ordre sur une place de la République qui se vide
Plus personne sur la place de la République. A 20 h 40, les forces de l’ordre effectuent de dernières charges à pied, matraques tambourinant en chœur sur le bouclier. Objectif : disperser une bonne fois pour toutes les récalcitrants. «Un usage abusif de la force», lance un des spectateurs.
Place des fêtes, une charge et des manifestants inquiets
Sous la pluie, la foule de la place des Fêtes s’est un peu clairsemée. L’AG vient de se terminer. Au micro, les slogans s’enchaînent : «Est-ce qu’on reste debout à attendre que les choses se passent ?» Réponse de la foule : «Non !» — «Alors comment on agit ?» Chaque mention de Macron «explosion !» déclenche une clameur. Sur un mur, on peut lire : «Beau comme un parlement qui brûle», et au pied d’une poubelle qui déborde de canettes, un carton annonce : «La défaite, ça se cultive.» Après près d’une heure d’AG, la décision est prise : marcher vers la porte des Lilas pour tenter de bloquer le périphérique. Parmi ceux qui s’y dirigent, Élise (prénom modifié), 30 ans, doctorante en sciences environnementales et sociales, raconte sa journée : nassée à Gare du Nord puis à République, elle a fini par rejoindre la place des Fêtes, «plus calme». Pour elle, «tout est lié : l’environnement, le social, les services publics», aujourd’hui «en décrépitude». Tout d’un coup, ça charge, ça court partout. «On va se faire nasser sur la place !», s’inquiètent les manifestants.
«Les bloqueurs n’ont pas bloqué la France», se réjouit Retailleau
A la sortie de la cellule interministérielle de crise, c’est un Bruno Retailleau satisfait qui évoque une «mise en échec de celles et ceux qui voulaient bloquer le pays» : «Les bloqueurs n’ont pas bloqué la France», assène-t-il. Le ministre de l’Intérieur reconnaît tout de même une «mobilisation importante», proche selon lui de celle des manifestations qui se sont tenues entre les deux tours des législatives de 2004. Fustigeant selon son refrain habituel le «détournement» et la «confiscation» du mouvement par des «forces d’extrême gauche et d’ultragauche», le président des Républicains a malgré tout admis qu’«il y a des compatriotes qui ont des fins de mois difficiles et une colère qu’ils peuvent légitimement exprimer».
Nouvelles charges policières place de la République
Place de la République, une cinquantaine d’irréductibles manifestants continuent de scander «Siamo tutti antifascisti» sous des trombes d’eau alors que la nuit commence à tomber. Les policiers, postés aux quatre coins de la place, ont lancé une charge peu avant 20 heures, encerclant désormais les contestataires au centre de la place avant de procéder à plusieurs autres interpellations, exfiltrées vers l’arrière. Sur le côté, une barrière recouverte d’une banderole contemple la scène. En lettres majuscules noires, il est inscrit : «Reparlons d’écologie».
Dans le XIXᵉ arrondissement, «on a peur de se faire taper dessus en manif»
Sous la pluie, parapluies et capuches levées, la place des Fêtes, dans le XIXᵉ arrondissement, reste noire de monde, encerclée par les tours et rythmée par les slogans. Au milieu de la foule, Louane, Camille et Hélo, 20 ans, étudiantes en design, expliquent pourquoi elles sont venues. «Macron s’attaque à ceux qui n’ont pas d’argent, il faudrait taxer les riches», lancent-elles. Elles disent leur inquiétude face à «la montée du fascisme, des masculinistes, des médias aux mains de Bolloré», et jugent le gouvernement responsable de cette poussée de l’extrême droite. L’arrivée d’un Premier ministre ex-ministre des Armées ne les rassure pas. «On a peur de se faire taper dessus en manif», reconnaissent-elles, tout en insistant : voir cette jeunesse mobilisée leur redonne de l’élan. «Rien n’est perdu.»
Place de la République, le brasier a mis le feu aux poudres
Les forces de l’ordre se sont déployées pour mettre fin au feu de poubelle et aux attroupements sur la place de la République. Des manifestants ont jeté des projectiles sur les policiers, qui ont répliqué avec des gaz lacrymogènes. Ceux-ci ont ensuite procédé à des interpellations avant de se replier, hués par la foule.
Effusions de joie devant une poubelle brulée
Alors que la place de la République s’est drastiquement vidée en raison de la fatigue et de la pluie, les dizaines de militants restants s’attroupent autour d’un gros brasier. «Ça se passe trop bien là», s’ennuient trois ou quatre hommes, qui, habillés en noir et cagoulés, ont mis le feu à trois poubelles quelques minutes plus tôt. Ajoutez à cela un velib électrique, et l’explosion de la batterie fera le reste. Clairement provocatrice, la foule regroupée scande «Tout le monde déteste la police» et le traditionnel «ACAB». Les autres, qui assistent la scène, pensent à la suite de la soirée. A la volée, on entend que certains ont faim et que d’autres sont fatigués. La police a rapidement dispersé les derniers manifestants.
Et l'écologie dans tout ça ?
Place de la République, à Paris, entre les drapeaux de la Palestine, on aperçoit ceux d’Extinction Rebellion – bleu avec en son centre un cercle et un sablier. Les quatre militants, protégés de la pluie battante par deux parapluies, tenaient à se mobiliser pour la journée du 10 septembre, quand bien même les principaux mot d’ordre occultent totalement les revendications écologiques. Pour eux, tous les combats se rejoignent. «Depuis le début de son premier mandat, Macron n’en a rien à foutre de l’écologie», note «Citrouille», 30 ans. Sa camarade, Poe, 25 ans, défend le fait que «les gens font aussi partie du vivant». «On veut protéger la biodiversité et les êtres humains. Or le climat est complètement relégué et les politiques régressent», appuie-t-elle. Même chose pour la démocratie participative, clairement mise de côté selon eux. «En gros, y a pas de lutte climatique sans justice sociale», résume «Petit Caillou», 28 ans, levé depuis 4 heures ce matin pour participer aux premiers blocages. Fatigués, les militants pensent se retrancher place des Fêtes, où l’ambiance est plus calme et festive.
Un «succès» pour la CGT
La CGT estime à 250 000 le nombre de personnes qui ont participé à quelque 200 rassemblements et manifestations organisées sur le territoire ce mercredi. Dans un communiqué, la centrale syndicale, qui voulait faire de cette journée une «première étape», se félicite que la grève ait été «bien suivie dans de nombreux secteurs». Elle mentionne «des centaines de sites fermés dans les collectivités territoriales notamment dans l’animation et la petite enfance» ; «des dizaines de milliers de grévistes dans les hôpitaux» ; une «production à l’arrêt par exemple chez Jacquet (58) et chez Terreos (59)» dans l’agroalimentaire...
Dans l’Essonne, le flou autour des actions à venir
Le vent s’est levé sur l’esplanade du centre commercial le Spot d’Evry (Essonne) et l’heure est au bilan. Les visages sont fatigués – on s’est levé tôt et on est resté dehors toute la journée – mais 150 personnes assistent en cette fin d’après-midi à l’assemblée générale départementale. Dans les prises de parole, on souligne l’accueil nourri des forces de l’ordre lors des différentes tentatives de blocage (entreprises, lycées, ronds-points…) : drones de sortie et camions de CRS par dizaines. «On a senti l’inquiétude chez les policiers et ça c’est plutôt bon», se félicite une professeure. Mais surtout, on réfléchit déjà à la suite avec comme mots d’ordre «inscrire les actions dans la durée» et «aller chercher les travailleurs». En attendant, un groupe d’une cinquantaine de personnes veut déambuler dès ce soir dans les allées du centre commercial en entonnant des slogans pour alpaguer le chaland. Mauvaise nouvelle pour eux, les agents de sécurité ont déjà baissé leurs rideaux. Tant pis, direction la maison des syndicats juste en face pour tenter de se mettre d’accord sur la suite.
Sur la place de la République à Paris, «tout le monde est ko»
La pluie s’invite sur la place parisienne coutumière des rassemblements. Des centaines de personnes, en grande majorité des jeunes, chantent, clament des slogans, ou discutent assis par terre. Lola, co-coordinatrice de Jeunes Générations Paris, se repose sur le bord de la fontaine. Elle s’apprête à partir. «On a commencé à 7 heures du matin par un blocage de lycée dans le 13eme, ensuite on est allés à Gare du Nord et à Châtelet», énumère la jeune femme, encartée politiquement depuis un an. À courir dans tous les sens, les forces s’amenuisent. «Je suis éclaté. Je ne sais pas trop si ça va tenir ce soir, ça va sûrement se calmer ou décaler à place des Fêtes», où rendez-vous a été donné à 20h30, estime-t-elle. «On a tous couru dans tout Paris. Certains ont commencé à 6 heures du matin avec le blocage du périph. Tout le monde est ko.» Avec elle, de nombreux jeunes s’engouffrent dans les bouches de métro entourant la place.
A la Roche-sur-Yon, «ce n'est pas un mercredi comme d'habitude»
Dans le centre commercial des Flâneries, à la Roche-sur-Yon en Vendée, quelques groupes de lycéens déambulent dans les allées, mais les familles habituellement nombreuses à venir passer l’après-midi dans la galerie se comptent sur les doigts de la main. Dans un magasin désert, une employée plie des vêtements. «Ce n’est pas un mercredi comme d’habitude», observe-t-elle. «On l’entend, c’est calme», renchérit Antoine, salarié dans une bijouterie. Pour eux le lien avec la mobilisation du jour est évident.
A quelques minutes de voiture, organisations syndicales et associations ont installé un camp de base en bord de route. «Dès les premières réunions, on a rencontré des personnes pour la taxe Zucman ou qui avaient signé la pétition contre la loi Duplomb, contrairement à ce qu’on a pu entendre sur la présence de l’extrême droite et de complotistes. C’était naturel pour nous de participer», explique Clémence Bourbon, porte-parole d’Attac Vendée. Dans le centre-ville, environ 150 personnes se sont réunies pour manifester. Parmi elles, Noël, ouvrier dans l’automobile, est inquiet pour «les prochaines générations». Nathalie, fonctionnaire de la territoriale, de son côté, ne cache pas sa colère. «Macron a passé son temps à protéger les riches et quand on entend Bayrou, la dette est notre faute et qu’il faut payer», souffle-t-elle. Un ras le bol largement partagé dans le cortège.
Plus de 470 interpellations dans tout le pays à 17h45
Le ministère de l’Intérieur vient de préciser qu’à 17h45, les forces de l’ordre ont interpelé 473 personnes, dont 203 à Paris. Beauvau a dénombré 812 actions dont 550 rassemblements et 262 blocages, réunissant selon les chiffres de la police 175 000 participants.
Sébastien Lecornu en cellule de crise avec Bruno Retailleau
Le cabinet du ministre démissionnaire de l’Intérieur, Bruno Retailleau, indique que le nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, sera présent lors de la réunion prévue en fin de journée en cellule de crise place Beauvau. Les deux hommes devraient faire un point sur la journée devant la presse dans la foulée.
La polices aux portes du pavillon de la Villette
Voilà deux heures que le futur Freestyle Villette est occupé par les travailleurs de la culture. Les forces de l’ordre sont arrivées à plusieurs voitures, et sont des dizaines à faire barrage devant l’édifice. «Le ministère de la Culture n’est pas content», sourit Aurélien Catin, membre du syndicat des travailleurs artistes auteurs de la CNT-SO. Le but étant de se faire entendre, il semble déjà un peu atteint, surtout que «depuis le début de nos mobilisations, Rachida Dati a toujours refusé de nous rencontrer», poursuit-il. «On n’a pas les moyens de sécuriser le lieu ! On ne veut pas d’occupation», s’agace à l’extérieur un responsable chargé de la sécurité de Villette. Les participants devront évacuer d’ici une demi-heure, sinon la police utilisera la force. En attendant, une fanfare improvisée entonne un chant joyeux.



