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Les bénévoles de la Sécurité civile racontent leur nuit du 13 Novembre : «Dans de tels moments, la solidarité est le plus important»

Didier, Arthur et Zakaria, engagés le 13 novembre 2015, racontent auprès de «Libération» les heures passée à épauler les victimes à Paris et Saint-Denis, et l’empreinte de cette nuit sur leur vie depuis dix ans.

Une prise en charge de victimes des attentats sur le boulevard des Filles du Calvaire, près de la salle de concert du Bataclan, dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015. (Miguel Medina/AFP)
Publié le 12/11/2025 à 13h47

Ils sont de ces visages inconnus des attentats du 13 Novembre. Ils ne sont ni pompiers, ni policiers : de simples bénévoles, engagés dans des associations de sécurité civile. En France, on en compte 200 000. Cette nuit de 2015, plusieurs centaines d’entre eux ont participé aux opérations de secourisme. Devant le stade de France, sur les terrasses des cafés parisiens, aux abords du Bataclan, ils ont contribué à prendre en charge les victimes, recueillir leur parole et les aider à accéder aux soins. Leur rôle reste pourtant méconnu.

Dans la vie, ces bénévoles sont facteurs, assureurs, étudiants. Des personnes du quotidien, que l’on croiserait n’importe où sans savoir qu’elles donnent de leur temps pour épauler les secours. Dix ans après les attaques terroristes, qui ont fait 132 morts et des centaines de blessés, des volontaires mobilisés à Paris racontent leurs souvenirs auprès de Libération, et l’impact de ces événements sur leur engagement.

Didier Renard, 54 ans, volontaire de la Protection civile Paris Seine depuis 1989

«Le soir du 13 novembre 2015, j’étais de permanence pour la Protection civile. Notre rôle, c’est de venir en soutien si les pompiers de Paris ont besoin de renfort. Je reçois un premier coup de fil : “Didier, il y a un problème au stade de France.” Un deuxième : “Didier, il y a un problème dans des bars et restaurants près de l’hôpital Saint-Louis. On ne sait pas ce qui se passe, on nous parle d’armes à feu, il faut que tu y ailles.” J’y vais immédiatement, je me présente à un pompier. Et là, j’ai une double vision. Devant moi, son visage. Derrière lui, des corps au sol. J’ai compris sans un mot. Troisième appel : “Didier, il y a un problème au Bataclan.”

«Je pars au Bataclan avec un autre volontaire, Eric. A 50 mètres de la salle, un policier nous crie de nous coucher, on entend les tirs. Dès qu’ils se sont arrêtés, on est allés récupérer les personnes qui avaient réussi à s’échapper du Bataclan par les rues adjacentes. Ils nous disent : “On nous a tiré dessus.” Et leur parole est accompagnée d’une image : leurs vêtements, leurs visages, leurs mains pleines de sang. Pas forcément parce qu’ils étaient blessés, mais parce que quelqu’un s’était fait tirer dessus près d’eux.

«On a passé la nuit à récupérer des victimes et les mettre en sécurité. Notre mission, ce n’est pas seulement d’aider les blessés physiques, mais aussi les blessés psychologiques. Parmi ceux qui étaient là le soir du 13 Novembre, certains ont vu leur compagne, leur frère ou leur enfant mourir sous leurs yeux. On les appelle les “impliqués”.

«Le Bataclan, ce n’est pas qu’une nuit, ce sont des semaines, des mois, des années. Après les attentats, je venais écouter les victimes dans le centre de la mairie du XIIIe arrondissement. C’était dur, mais je n’ai jamais voulu arrêter. Cela ne m’empêche pas de me demander si j’aurais pu faire mieux, de me rappeler parfois que j’ai risqué ma vie. Mais ces attentats m’ont aussi conforté dans mon engagement : dans de tels moments, la solidarité est ce qu’il y a de plus important.»

Arthur Miné, 35 ans, volontaire de la Fédération française de sauvetage et de secourisme depuis 2011

«Ce soir-là, lorsque j’ai endossé mon uniforme, j’ai vu l’horreur. J’étais à Orléans, étudiant en “banques”. Dès que j’ai vu ce qui se passait à Paris, je suis monté en voiture jusqu’à la capitale pour aider. De 22 h 30 jusqu’au petit matin, j’ai récupéré les victimes stabilisées par des médecins sur les terrasses des bars et restaurants pour les transporter à l’hôpital en ambulance. C’était un ballet incessant.

«J’ai compris qu’il fallait que je me mette en mode robot. Que je me protège. Sinon, j’aurais été incapable de conduire cette ambulance toute la nuit. Je ne vais pas décrire les images, mais je les ai encore dans la tête. Des gens blessés dans leur chair. Les odeurs, aussi : le sang, la poudre.

«La première chose que j’ai faite en rentrant chez moi, c’est d’enlever mon uniforme. Je l’ai mis tout de suite au lave-linge, et j’ai pris une douche. Comme pour effacer ce que j’avais vécu, laver mes souvenirs. Cette nuit irréelle a quand même pénétré dans mon armure. Mais quitter la fédération ne m’a jamais traversé l’esprit. En 2020, j’ai même été mobilisé pendant six mois sur la crise du Covid, dans laquelle j’ai perdu mon grand-père. Il était mon âme, celui qui m’avait donné envie de m’engager dans le secourisme en me racontant ses interventions de lieutenant sapeur-pompier.

«Il disait : “On reconnaît la grandeur d’un homme en regardant ce qu’il a fait pour les autres, pas pour lui-même.” Et c’est aussi pour lui que je n’arrêterai pas. Le soir du 13 Novembre, j’ai appris la valeur de la vie et l’importance d’être altruiste, plus que jamais. Ma devise à moi est plus brute de décoffrage : “On ne laisse personne sur le carreau.”

Zakaria Mahdi, 36 ans, volontaire de la Croix-Rouge à Paris depuis 2005

«Le soir du 13 Novembre, on s’entraînait au secourisme pour la COP21 avec la Croix-Rouge et des policiers. L’un d’eux reçoit un appel, on lui parle d’une explosion au stade de France. Tout s’enchaîne, nos téléphones sonnent les uns après les autres. On doit se rendre place de la République pour aider, même si on ne comprend pas encore ce qui se passe.

«Avec un autre volontaire, on passe par le boulevard Voltaire. Un homme avec son fils dans les bras, du sang plein les oreilles, nous crie de venir aider. On rentre dans le Comptoir Voltaire. Des tables au sol, des gens qui crient, des blessés. Et un homme par terre, inconscient. Un collègue et un médecin lui font un massage cardiaque pendant que j’appelle du renfort. Un policier ou un pompier, je ne sais plus, nous crie que cet homme au sol, c’est le terroriste, et qu’il porte une ceinture explosive.

«Je suis figé. Cet homme qu’on a essayé de sauver aurait pu exploser et nous tuer. J’ai une multitude de questions dans la tête : qu’est-ce que je fais là ? Est-ce que je suis à ma place ? Je suis juste un bénévole et je suis en train de risquer ma vie. Je pense à ma mère. J’ai peur. Et je finis par me dire qu’en réalité, ma place est bien ici. Que c’est aussi pour cela que je me suis engagé.

«Une fois sur la place de la République, un manège funeste commence. Les pompiers extraient les victimes du Bataclan, les volontaires de la Croix-Rouge les installent dans des restaurants et des bars réquisitionnés, et les médecins les examinent avant leur transfert vers les hôpitaux. C’était un défilé de gens qui hurlaient. On n’est jamais prêt à ça. On a vu des choses intenables. Et ça a duré jusqu’à 6 heures du matin. Je vois une centaine d’appels en absence sur mon téléphone. Mes parents qui m’attendent à la maison – j’habitais chez eux. En me voyant rentrer, ma mère fond en larmes. Je fonds en larmes aussi. Ce qu’on a fait, ce qu’on a vu, c’est de la folie.

«Beaucoup de bénévoles de l’époque ont arrêté. Evidemment, je me suis posé des questions. J’ai coupé pendant six mois. Mais j’ai fini par revenir, car j’aime foncièrement ce qu’on fait. Cette nuit-là, alors que tout était surréel, on a servi à quelque chose, qu’on soit pompiers, policiers ou bénévoles. Tout cela, on ne peut pas, et on ne doit pas l’oublier.»

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