En publiant ces témoignages, Libération poursuit son aventure éditoriale avec la Zone d’expression prioritaire, média participatif qui donne à entendre la parole des jeunes dans toute leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent. Ces récits, à découvrir aussi sur Zep. media, dressent un panorama inédit des jeunes en France. Retrouvez les précédentes publications.
«Comme un amoureux transi»
Tim, 24 ans, étudiant, Ile-de-France
«A 5 ans, j’ai vécu ma “première fois”. C’était au stade Chaban-Delmas à Bordeaux lors d’un match Bordeaux – Saint-Etienne. De voir un match autre part qu’à la télévision, c’était le rêve. Voir la foule, les chants, les drapeaux, les couleurs, les joueurs en chair et en os. Un rêve et un coup de foudre ! C’est là que mon histoire d’amour avec les Girondins a commencé. Depuis ce jour, il y a presque vingt ans, j’ai une relation passionnée avec ce club. Et ça affecte ma vie sous plusieurs aspects. A commencer par mon emploi du temps. Je planifie mes semaines en fonction des horaires des matchs. Impossible d’en rater un, quitte à le regarder sur le téléphone. Dans ces moments-là, je rentre dans ma bulle. Interdit de me déranger ! Dès que je le peux, je me déplace pour suivre mon club. Mais ça me demande une organisation, car je suis en fauteuil roulant. Un aller-retour en train depuis Paris, une nuit d’hôtel voire deux, avec chambre spacieuse pour pouvoir circuler, donc plus chère, plus le prix de la place au stade, à chaque fois ça me coûte près de 250 euros tout compris. A ce prix, je choisis cinq à six matchs par an. Et je ne compte pas mon budget en produits dérivés : écharpes, sweats, mugs, couettes… toutes aux couleurs des Marine et Blanc. Dans ma chambre, j’ai du Girondin sur les murs avec des posters et dans les tiroirs où je range les maillots des différentes saisons, des serviettes…
«L’année dernière, un soir de défaite, j’ai posté un commentaire avec ma propre analyse du match sur le WebGirondins, le média en ligne dédié au club. Ils l’ont trouvé pertinent et ils m’ont contacté pour intégrer l’équipe qui anime les émissions. Depuis, je participe à des talk-shows. Ça peut être un débriefe avec de l’analyse et des statistiques à commenter : les kilomètres parcourus, le nombre de passes, de tirs, le plan de jeu… Je passe aussi beaucoup de temps sur Discord ou WhatsApp à collecter des infos et à débattre des compositions d’équipe. Je vais aussi souvent dans un bar de supporteurs bordelais en région parisienne.
«Quand l’équipe va bien, je vais bien, quand elle va mal, je suis renfrogné. Mon cœur bat Marine et Blanc. En vingt ans, j’ai vécu un tourbillon d’émotions : pour le titre de champion de Ligue 1 en 2009, j’ai tellement crié devant ma télé que les voisins sont montés pour se plaindre du bruit. A l’inverse, lors de la descente du club en deuxième division en 2021, mes larmes ont beaucoup coulé.
«Parfois je me dis que je n’en peux plus de cette équipe, que je ne regarderai plus un match… Mais au suivant, je suis toujours là. Mes petites amies m’ont souvent reproché de faire passer le foot et les Girondins avant elles. Je suis comme un amoureux transi, prêt à tout par amour de mon club. Je serai un supporteur des Girondins jusqu’à mon dernier souffle. Ça fait partie de mon identité.»
Une affaire de famille
Idrissa, 21 ans, étudiant, Ile-de-France
«Mon père nous a amenés très tôt à pratiquer et surtout à consommer du sport, à choisir nos équipes et nos joueurs, à supporter. La Coupe de monde de football de 2006 que j’ai regardée à la télé avec lui dans le salon est mon premier souvenir de compétition. J’avais 5 ans. On soutenait tous la France, en famille, unis devant le même écran ! Mon père m’a aussi fait connaître le tennis à la télé. Il m’a expliqué quelques règles. Je supportais Federer, comme ma mère. Mon petit frère supportait Nadal. C’était l’ennemi. Mon père ne supportait aucun des deux. Après, il a supporté Djokovic… Il m’a aussi fait découvrir la Formule 1. Il supportait Jenson Button, ma mère Lewis Hamilton et moi Fernando Alonso. Ça créait des affrontements. En foot, mon père supportait Marseille alors que moi je suis parisien. Il l’a pris comme un affront.
«En grandissant, j’ai dû un peu me transformer en journaliste sportif pour mon père. A partir de mes 17 ans, il aimait bien me demander mon avis pour parier. C’était moi qui suivais l’actualité, moi qui donnais les infos. Au final, ma seule relation avec mon père, c’était le sport à la télé et toutes les émotions qu’on pouvait y ressentir : joie, colère, déception, retournement de situations critiques, discussions, analyses. Ce qui est sûr, c’est que je ne sais pas grand-chose de lui, mis à part les équipes qu’il supporte. Aujourd’hui, j’ai coupé toute relation avec lui. Il était très dur avec moi, mais il était comme mon meilleur pote quand on parlait de sport.»
«Le matin, j’hésite entre mes neuf maillots»
Tiago, 14 ans, collégien, Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)
«Mes maillots de foot, je les kiffe trop. Pour mes 5 ans, ma mère m’a acheté mon premier, celui du Barça. On habitait au Brésil, je me vois encore, si fier, dans les rues de Piúma, notre ville. J’étais Neymar ! Ou presque. Je ne voulais jamais l’enlever. Un jour, il est devenu trop petit. Je l’avais depuis mille ans. Il était l’heure de lui dire au revoir.
«Maintenant je vis à Aulnay. Le matin, j’hésite entre mes neuf maillots. Ils sont rangés par ordre de préférence. Quand j’ouvre mon armoire, j’ai l’impression de voir un arc-en-ciel. Le maillot Barça, c’est celui de mon enfance. Le PSG, c’est celui de mon équipe d’adoption. Le Real, c’est celui de mon équipe de cœur…
«Je peux prêter mes maillots à mes frères, mais je déteste quand ils mangent avec et qu’ils les salissent. Ils me les piquent parfois sans me demander, alors il m’arrive de les cacher dans une petite valise où je mets les trucs que je veux protéger. Et le jour où ma mère les met à laver, je suis dégoûté. Je dois porter un truc moche !
«Il y a encore beaucoup de maillots que j’aimerais acheter. Le nouveau du Brésil en hommage à Neymar, celui de Manchester City, et les nouveaux du Real Madrid et de la Juventus. Il y a aussi celui de Vasco da Gama, l’équipe de Payet. Ça fait une fortune, tout ça. Je rêve d’avoir un placard rempli de maillots. Je me sens déjà comme un grand collectionneur. Un collectionneur de maillots. Ça aussi, c’est du sport.»




