Violences généralisées, émeutes, situation «insurrectionnelle»… Quel que soit le vocabulaire employé, la Nouvelle-Calédonie replonge depuis deux jours dans un climat de tensions alarmant. Face à la menace d’aggravation de la crise, Emmanuel Macron a déclaré l’état d’urgence ce mercredi 15 mai, quelques heures après le vote des députés à Paris de la réforme gouvernementale du corps électoral à l’origine de la colère du camp indépendantiste. Le projet de loi constitutionnelle vise à élargir le corps électoral aux élections provinciales, cruciales dans l’archipel. Les partisans de l’indépendance jugent que ce dégel risque de «minoriser encore plus le peuple autochtone kanak».
Il y a quarante ans, en 1984, c’était déjà cette même question du corps électoral qui opposait les organisations politiques indépendantistes, le plus souvent kanaks, et loyalistes, le plus souvent caldoches. Une atmosphère de quasi-guerre civile avait alors régné sur le «Caillou» pendant plus de quatre ans. De la colonisation par la France aux référendums sur l’indépendance, Libération revient sur sept dates clés de l’archipel essentielles pour comprendre les enjeux de l’indépendance et du statut de la Nouvelle-Calédonie.
1853 : colonisation française de la Nouvelle-Calédonie
Le contre-amiral Febvrier-Despointes prend officiellement possession de l’archipel situé dans le Pacifique Sud le 24 septembre 1853, afin «d’assurer à la France» dans cette zone «la position que réclament les intérêts de la marine militaire et commerciale». L’autre objectif est d’y établir une colonie pénitentiaire. A cette date, la France de Napoléon III était peu présente sur place, «à part quelques missionnaires catholiques maristes venus évangéliser», les populations kanakes peuplant «l’archipel depuis plus de 3 000 ans» explique Michel Naepels, anthropologue, pour Le Journal du CNRS. «Le premier bagne ouvre en 1864 sur l’île Nou, en face de Nouméa. Suivent rapidement d’autres implantations de centres pénitentiaires ruraux où les bagnards sont affectés à des activités agricoles. Tout cela suppose l’appropriation des terres occupées par les Kanaks», poursuit le spécialiste de l’île.
1946 : statut de territoire d’Outre-Mer
Jusque-là colonie française, la Nouvelle-Calédonie devient en 1946 un territoire d’outre-mer. Le code de l’Indigénat – qui a dénié aux Kanaks, peuple premier de l’île, tout droit à la citoyenneté française durant près de soixante ans – est supprimé. Les travaux forcés, l’interdiction de circuler après 20 heures ou encore le paiement d’un impôt imposé par les colonisateurs prennent fin. Les Kanaks obtiennent la nationalité française, puis progressivement le droit de vote. Il faudra néanmoins attendre 1957 pour que la première élection au suffrage universel intégral soit organisée sur le «Caillou».
Tribune
1984 : naissance du FLNKS
Le 24 septembre 1984 marque le jour de création du Front de Libération nationale kanake socialiste (FLNKS), un rassemblement de partis politiques qui approuve la création d’un «gouvernement provisoire de la future Kanaky», nom de la Nouvelle-Calédonie en langue kanak. Depuis cette date, le mouvement indépendantiste a toujours fait campagne pour l’accession à l’indépendance du peuple Kanak. Afin de dénoncer la négation de leur droit à l’autodétermination, le FLNKS décide de boycotter les élections territoriales du 18 novembre 1984 dans l’archipel, pendant que les rixes et les violences se multiplient. «Nouvelle-Calédonie : les Kanaks se rebiffent, les Caldoches se raidissent», titrait Libé. C’est le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République), un parti proche du RPR, qui remporte les trois quarts des sièges de la nouvelle assemblée territoriale. Toutefois, ce scrutin ne résout pas l’équation complexe dans l’archipel. Et à partir de cette date, le «Caillou» bascule dans la violence et dans la période des «Evénements».
1984-1988 : «Les Evénements»
A partir de 1984, et durant quatre ans, une atmosphère de quasi-guerre civile s’installe dans l’archipel. Les embuscades, émeutes, fusillades et expulsions se multiplient. «Les indépendantistes ne semblent plus maîtriser le processus de déstabilisation qu’ils ont eux-mêmes créé», soulignait par exemple Libération dans son journal daté du 25 novembre 1984. L’état d’urgence est instauré en janvier 1985. Ces années de tensions culminent lors de la prise d’otage et l’assaut de la grotte d’Ouvéa. Le 5 mai 1988, trois jours avant le second tour de la présidentielle, l’armée donne l’assaut contre une cavité située sur l’île d’Ouvéa, au nord-est de la Grande Terre, où des Kanaks retiennent en otage 27 gendarmes. L’opération provoque la mort de 21 personnes : 19 indépendantistes et deux militaires. Un bain de sang en pleine fièvre électorale.
1988 : accords dits «de Matignon»
Moins de deux mois après ce déferlement de violence, le 26 juin 1988, les accords tripartites dits «de Matignon» sont conclus entre le Premier ministre socialiste de l’époque Michel Rocard, Jean-Marie Tjibaou pour les indépendantistes du FLNKS, et Jacques Lafleur pour le RPCR anti-indépendance. Ces accords sont ratifiés le 6 novembre lors d’un référendum approuvé à presque 80 %. «Les institutions calédoniennes sont renforcées, des provinces sont créées afin notamment d’effectuer un rééquilibrage économique entre le sud de la Grande Terre où se trouve Nouméa, et le Nord majoritairement occupé par les Kanaks», détaille Michel Naepels.
1998 : l’accord de Nouméa
Le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa va encore plus loin, tout en s’inscrivant dans le prolongement des accords de Matignon. Signé par le Premier ministre socialiste Lionel Jospin et les présidents du RPCR et du FLNKS, il instaure un processus de décolonisation sur vingt ans. Ce texte fondateur est ratifié en novembre par 71,86 % des Calédoniens. L’accord organise l’émancipation étape par étape de l’archipel. Il prévoit notamment «le transfert de certaines compétences de la France vers la Nouvelle-Calédonie dans de nombreux domaines, à l’exception de ceux de la défense, de la sécurité, de la justice et de la monnaie», explique le site du gouvernement. En 2009, le Parlement adopte un projet de loi qui concrétise ces transferts progressifs de compétences de l’Etat à la Nouvelle-Calédonie, assortis de leurs modalités financières.
2018 : le référendum d’auto-détermination
Dans le cadre de ce projet de loi, un référendum d’autodétermination est également prévu entre 2014 et 2019 au plus tard - il était évoqué dans une période de dix ans lors des accords de Matignon -, pour décider de l’indépendance ou du maintien du Caillou dans la République française. La consultation se tient le 4 novembre 2018. Près de 175 000 électeurs sont appelés aux urnes afin de répondre à cette question : «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?». Le «non» l’emporte avec 56,7 % des voix, malgré une forte percée des indépendantistes kanaks. Lors de deux autres référendums, organisés en 2020 et en 2021, le «non» l’emporte encore, avec respectivement 53,26 % et 96,5 % des voix. Les indépendantistes ne reconnaissent toutefois pas la validité du dernier scrutin, marqué par une forte abstention en pleine épidémie de Covid-19.
2024 : la réforme qui fait de nouveau déborder le vase
Après ces différents référendums qui ont tous rejeté l’indépendance, des discussions bilatérales – entre Etat et indépendantistes d’un côté ; Etat et loyalistes de l’autre – s’enclenchent dès 2022. Mais elles s’enlisent. Même avec la visite d’Emmanuel Macron en juillet 2023 sur l’île, les discussions restent au point mort. Le président de la République avait alors exhorté indépendantistes et non-indépendantistes à aboutir à un accord sur le nouveau statut de l’archipel au sein de la République française d’ici la fin 2023 en vue d’une révision constitutionnelle l’année suivante.
Ainsi, en imposant par la loi de dégeler le corps électoral du scrutin provincial pour l’ouvrir aux natifs et aux résidents présents depuis au moins dix ans, un point épidermique pour les camps indépendantistes de l’archipel, l’exécutif est accusé d’avoir soufflé sur les braises. Les indépendantistes voient dans cette réforme du corps électoral une volonté de «minoriser encore plus» le peuple kanak et le Congrès de Nouvelle-Calédonie a adopté une résolution demandant le retrait de la réforme.




