En résumé :
- Une journée d’hommages aux victimes a été organisée ce jeudi à Paris et au stade de France à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dix ans après les attentats jihadistes du 13 Novembre, qui ont durablement marqué le pays et fait 132 morts et plus de 350 blessés.
- En fin de journée, à partir de 18 heures, a été inauguré en plein cœur de Paris le jardin du 13-Novembre-2015, lors d’une cérémonie «dédiée aux 132 morts, aux survivants, aux familles et à tous ceux qui se sont tenus à leurs côtés», selon les mots de la mairie de la capitale.
- Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a appelé les préfets et responsables de la sécurité à «renforcer les mesures de vigilance» durant les commémorations.
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Bardella se plaint de ne pas avoir été invité à la cérémonie, la mairie de Paris réplique
La honte. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, n’avait rien d’autre à faire ce soir que de se plaindre sur CNews de ne pas avoir été invité aux commémorations des attentats du 13 novembre 2015. «Nous n’avons pas été invités, ce que je trouve d’une inélégance et d’un mépris de la part à la fois du président de la République et de la maire de Paris», a-t-il déclaré, relevant avoir aperçu à la télévision le conseiller régional francilien LR Geoffroy Didier ou la députée LFI parisienne Sophia Chikirou.
Sollicitée, la mairie de Paris, qui a organisé les commémorations, a fait savoir que «les présidents de partis n’étaient pas invités» à la cérémonie, où «le Parlement était représenté» par la présidente de l’Assemblée Yaël Braun-Pivet et un vice-président du Sénat. Les élus parisiens étaient aussi invités. Hormis pour ces derniers, «la très grande majorité des places étaient réservées aux familles», a souligné l’entourage de la maire sortante Anne Hidalgo.
Un tifo et un slogan homophobe
A la quinzième minute de jeu au Parc des Princes, nouvel hommage : celui organisé par les Irrésistibles Français, l’association de supporteurs des Bleus. Dans le virage derrière le but ukrainien, des papiers bleu, blanc et rouge brandis dessinent un drapeau tricolore tandis que de nombreuses lumières de téléphones portables s’allument dans le stade. Une banderole déployée au pied de la tribune rend hommage aux 132 victimes des attentats, une Marseillaise est entonnée. Puis des applaudissements. Puis un slogan homophobe trop souvent entendu dans les tribunes françaises, mais ne visant pour une fois pas l’équipe adverse : «Daesh, Daesh, on t’encule.» Le protocole de la Fifa, qui permet d’interrompre les matchs en cas de chants homophobes, n’a pas été appliqué. Les chants ont vite cessé.
Un peu plus qu'un match de football
Elle n’aura pas vraiment duré 60 secondes mais qu’importe : une minute de silence a été respectée ce jeudi soir, au Parc des Princes, juste avant le coup d’envoi du match entre la France et l’Ukraine comptant pour les éliminatoires de la coupe du monde 2026. Auparavant, un court texte a été lu pour expliquer que la Fédération française de football s’associait aux hommages du jour dans un «Paris particulièrement touché» par les attentats du 13 Novembre. Le ballon rond n’avait pas échappé au carnage puisque tout avait commencé aux abords du Stade de France, en marge d’un match des Bleus contre l’Allemagne, quand trois terroristes s’étaient fait exploser sur le parvis. Précédé par une Marseillaise entonnée a capella par tout le stade, l’instant solennel se voulait aussi un hommage au «peuple ukrainien», confronté depuis plus de trois ans à l’invasion russe.
Dix ans après, les Bleus se souviennent
Dans un long récit, l’Equipe revient sur la soirée du Stade de France, témoignages de joueurs à l’appui. Chacun se souvient ainsi avoir identifié la première détonation, à la 17e minute, sans sourciller : «On pense tous à une bombe agricole», se remémore Matuidi. «Le bruit ne m’alerte pas du tout», abonde Giroud. La deuxième explosion, trois minutes plus tard, refroidit l’atmosphère. «Sur le terrain, je sursaute. Un réflexe. J’ai eu peur.» L’Allemand Kevin Trapp se rappelle «ce qu’il s’est passé à l’hôtel» de sa délégation, le matin même, où une alerte à la bombe a eu lieu. La routine du match reprend, avec le souci de préserver les acteurs du jeu et le public des événements meurtriers qui ont cours au même moment à Paris. Ce n’est qu’à la fin du match que les joueurs comprennent, dans les couloirs du stade, sur les télévisions allumées, le drame qui se joue. Les deux délégations passeront une bonne partie de la nuit ensemble, au Stade de France, le temps de trouver une solution pour rapatrier la Mannschaft.
Dix ans après, les Bleus de nouveau sur le terrain
A 20 h 45, dix ans après les attentats qui avaient notamment fait un mort aux abords du Stade de France dans lequel les Bleus affrontaient l’Allemagne, l’équipe de France doit affronter l’Ukraine au Parc des princes afin de valider sa qualification pour le Mondial 2026. Un carambolage qu’aurait préféré éviter Didier Deschamps : «Au fond de moi, si on avait pu éviter de jouer ce 13 novembre, ça aurait été bien», a-t-il observé cette semaine. En conférence de presse mercredi, Kylian Mbappé a souhaité rendre hommage aux victimes au nom des Bleus «On voulait avoir une pensée pour toutes les personnes qui ont perdu leurs proches, qui ont pu être touchées, blessées, que ce soit mentalement ou physiquement. On va essayer de rendre hommage à toutes ces personnes, que ce soit durant la journée, pendant le match, en essayant de mettre des sourires sur le visage des personnes qui vont venir au stade, même si on sait que ce n’est pas une journée joyeuse.»
Des mots comme des Kapla
On est encore sous le choc que la mezzo-soprano Axelle Saint-Cirel ait aussi vaillamment survécu aux quinze minutes d’allocution présidentielle, la plus longue intervention de toute cette cérémonie très scrupuleusement minutée (plus longue que les associations de victimes) et dont l’objectif est de créer un «moment d’unanimité dans une France fracturée», comme l’annonçait très clairement son directeur artistique, Thierry Reboul. La France fracturée avait-elle vraiment besoin d’écouter le chef d’Etat égrener les couleurs des fleurs du jardin mémoriel («un jardin de fleurs bleues, de fleurs blanches, de baies rouges») et d’empiler des mots comme des Kapla («l’esprit de résistance, par lui, la mort est découronnée, vos vies relevées, l’amour de la France consacré») avec cet air de défi perpétuellement émerveillé que tout ne se casse pas la gueule sous ses yeux ? Oui, selon les commentateurs sur France 2 qui clôturent la cérémonie par ces mots : «Ça fait du bien d’être Français ce soir, si cette cérémonie a réussi à nous rassembler, alors elle est réussie.»
Dernière commémoration musicale avec «Shooting Stars» et une tour Eiffel de la paix
Un «hymne à la résistance» qui est un «cri du cœur contre la haine» pour clore cette cérémonie. Le Chœur du 13, composé de victimes et de proches de victimes, a choisi de terminer ce spectacle en chantant Shooting Stars de Rivals Song, tapant dans leurs mains au rythme de la musique. «Mon amour est plus fort que ta haine ne le sera jamais», disent les paroles. Les apprentis chanteurs sourient, dansent. Devant la tour Eiffel, les drones suivent les contours de la Dame de fer pour dessiner un immense symbole «Peace and Love».
Le Jardin du 13 novembre 2015 inauguré
Emmanuel Macron, Anne Hidalgo et les présidents des deux associations de victimes, Philippe Duperron et Arthur Dénouveaux, ont inauguré le jardin du 13-Novembre-2015. En posant sa main sur la dalle de pierre à l’entrée du jardin, Philippe Duperron a illuminé la plaque commémorative, place Saint-Gervais. Le tout a été suivi d’une minute de silence.
Un an après les JO, Axelle Saint-Cirel chante à nouveau «la Marseillaise»
Comme un air de déjà vu. Perchée sur le toit du Grand Palais, enveloppée dans un immense drapeau tricolore, Axelle Saint-Cirel avait chanté la Marseillaise lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Elle a remis ça ce jeudi soir, a cappella cette fois-ci, et accompagnée par le Chœur de Radio France. Plantée au cœur du jardin mémoriel, baignée par les lumières tricolores du drapeau français. Au même moment, des drones positionnés devant la tour Eiffel, elle aussi aux couleurs de la France, ont formé les mots «Liberté, Egalité, Fraternité».
Par-delà la perfection technique
On retiendra ce contraste. D’un côté le grand numéro de tragédien d’Emmanuel Macron, les trémolos trop travaillés, les silences trop longs, les terminaisons trop graves, les métaphores trop grandes – «l’épreuve de la normalité impossible» pour reprendre ses mots. De l’autre, la beauté simple d’un chœur amateur, composé de survivants du Bataclan qui chantent à tue-tête, pas forcément très justes mais sincères, rejoints par Jesse Hugues qui lui aussi beugle de travers dans le micro. Une émotion qui n’a pas besoin d’être jouée parce qu’elle est sincèrement coincée dans sa gorge. Victor Le Masne : «C’était prodigieusement intéressant pour moi de travailler avec eux et qu’ils ne soient pas chanteurs professionnels. Ce qu’ils dégagent, ce qu’ils projettent quand ils chantent, c’est tellement intense que c’est comme s’ils étaient de très bons interprètes. Ça se situe au-delà toute question de perfection technique.»
Emmanuel Macron : «Ils voulaient diviser, et nous sommes unis»
L’hommage du président de la République. «Ce qui est advenu est à coup sûr irréparable», dit Emmanuel Macron d’une voix grave au jardin mémoriel des victimes des attentats du 13 novembre 2015. «Dix ans après les attentats les plus meurtriers qu’ait jamais connu la France, que pèsent ces dix années ? Que pèsent les mots devant les douleurs, les silences ?» Il décrit la douleur «insensée, injuste, insupportable» des victimes du 13 Novembre et souligne le courage de ceux qui sont intervenus ce soir-là. «Ils ont frappé des lieux de sport, de convivialité, d’art. Des lieux où se brassaient les âmes. Des lieux de liberté. Et c’est parce que vous étiez des enfants de cette France libre […] que vous êtes tombés», explique Emmanuel Macron. La nation est «garante que tout sera fait pour empêcher toute nouvelle attaque, promet-il. Ils voulaient diviser, et nous sommes unis.»
Jesse Hughes d’Eagles of Death Metal interprète «You'll Never Walk Alone» avec des survivants
C’est peut être la séquence la plus forte de cette cérémonie. Le Chœur du 13, chorale qui réunit une quarantaine des membres de deux associations de victimes et de proches de victimes, chante l’hymne mythique du club anglais de Liverpool, You’ll Never Walk Alone. Ils sont rejoints par Jesse Hughes, le chanteur du groupe Eagles of Death Metal, qui était sur scène le 13 novembre 2015. La musique composée par le groupe anglais Gerry and the Pacemakers est devenue un symbole en 1989 après un mouvement de foule lors d’un match entre Liverpool et Nottingham Forest qui avait entraîné la mort de 96 personnes. Jusque-là très solennel, le public applaudit pour la première fois de la soirée.
Anne Hidalgo : «L'année 2015 restera à jamais gravée dans nos mémoires»
C’est au tour de la maire de Paris, Anne Hidalgo, de s’exprimer lors de la cérémonie d’hommage au jardin mémoriel. Celle qui était déjà à la tête de la capitale française raconte ce qu’il s’est passé, de son côté, le 13 novembre 2015 – «une belle journée» où «soudain, le ciel s’est refermé». «Dix ans déjà, commence-t-elle. Pour toutes et tous, pour moi, le 13 novembre 2015, c’était hier. De ce soir là, comme vous, je me souviens de tout. Les voix, les cris, les sirènes, les bruits. Le silence interminable qui a suivi.» Elle prend le temps de saluer les secours, les autorités, les élus, le courage et la force des victimes.
Lyna Khoudri et la «Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants»
Résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, Charlotte Delbo a survécu à la déportation. A son retour des camps, elle a publié de nombreux poèmes. Les vers de l’un d’entre eux, intitulé Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, sont prononcés par l’actrice Lyna Khoudri (qui a notamment interprété le rôle de Sonia dans le film Novembre). Ils disent : «Que vous buviez aux terrasses / que vous soyez plus jeunes chaque printemps / je vous en supplie / faites quelque chose / apprenez un pas / une danse / quelque chose qui vous justifie / qui vous donne le droit / d’être habillé de votre peau de votre poil / apprenez à marcher et à rire / parce que ce serait trop bête / à la fin / que tant soient morts / et que vous viviez / sans rien faire de votre vie.»
Arthur Dénouveaux, survivant du Bataclan : «Au delà du malheur, ce qui compte, c’est ce que l’on en fait»
Arthur Dénouveaux fait partie des miraculés. De ceux qui sont certes ressortis vivants de la salle de concert le 13 novembre 2015 mais traumatisés à vie. «Au delà du malheur, ce qui compte, c’est ce que l’on en fait», dit sur la place Saint-Gervais celui qui est aujourd’hui le président de l’association Life for Paris, née d’un appel au rassemblement lancé sur Facebook quelques semaines après les attentats et qui compte aujourd’hui 850 membres (victimes, familles des victimes, personnes qui sont intervenues lors des attentats…). «Reste aujourd’hui pour nous tous dix ans après la question de pouvoir se détacher du drame, poursuit-il. Le peut-on ? Le doit-on ? Chacun y trouvera la réponse qu’il veut ou qu’il peut, mais nous sommes liés par ce drame». Et d’affirmer : «Au fond, nous victimes, nous n’avons rien d’autre à vous proposer qu’une exigence : celle de vivre, en société, selon les valeurs et les lois qui ont fait de la France et de sa démocratie, un modèle.»
L’état d’esprit du rock
La silhouette tout en cuir de Yarol Poupaud, guitariste entre autres de Johnny Hallyday, qui fait résonner la guitare déchirante de Brothers in Arms dans la nuit parisienne, est peut-être l’incarnation la plus totale, pour l’instant, de cet «état d’esprit du rock» que cette cérémonie entend incarner. Victor Le Masne : «Les rescapés du Bataclan ont cette culture du rock, le rock est omniprésent dans leur vie. Ils allaient voir Eagles of Death Metal, ils aiment Queens of the Stone Age, Black Flag, toute cette mouvance plutôt alternative, voire punk. J’ai beaucoup discuté avec eux, je vérifiais sans arrêt si mon curseur était au bon endroit. Si on est trop tire-larmes, une forme de vulgarité peut s’installer, et si on n’est pas assez conscient de l’enjeu émotionnel, ce n’est pas vraiment rendre hommage à l’immense gravité de ce qu’ils ont pu traverser…» Et lui, qui vient plutôt de la musique électronique, du classique et du jazz ? «Je ne sais pas si je suis rock, en tout cas pas au sens Perfecto, mais peut-être plutôt au niveau de ma façon de m’affranchir des codes.»
Hommage à chacune des 132 victimes
Le nom de chacune des 132 personnes tuées le 13 novembre retentissent un à un par ordre alphabétique. Thierry Reboul a choisi de faire prononcer cette longue liste par «les héros souvent méconnus du 13 Novembre». Ils s’appellent Sébastien, Guillaume, Anne ou Sylvie, et par leur action comme policier, urgentiste ou bénévole de la protection civile, ont tous permis de sauver des vies il y a dix ans. Après la lecture, le titre Brothers in Arms de Dire Straits est joué à la guitare et à la basse.
La vie qui reprend
Entre deux reprises du thème central du Requiem dont on soupçonne qu’il va rythmer la cérémonie, l’intervention d’Eddy de Pretto, la voix tremblante d’émotion, délicatement soutenue de cordes et de synthés, s’adresse aux disparus. Victor Le Masne : «Les assos qui se réunissent depuis dix ans ont pris l’habitude de jouer à chaque fois une chanson pour les morts et une pour les vivants. On a gardé ce schéma, pour penser autant aux disparus qu’à la vie qui reprend et écrase tout sur son passage.»
Eddy de Pretto interprète «l’Absent» de Gilbert Bécaud
Alors que la place est illuminée des visages de 65 victimes des attentats (celles dont les familles ont autorisé l’utilisation de leur image), Eddy de Pretto entonne l’Absent de Gilbert Bécaud. Une chanson dont les paroles répondent au vide laissé par les disparus auprès de leurs proches : «Qu’elle est lourde à porter l’absence d’un ami. L’ami qui tous les soirs venait à cette table. Et qui ne viendra plus, la mort est misérable. Qui poignarde le cœur et qui te déconstruit.»



