En résumé :
- A l’appel de Conscience, l’association créée par le frère de la victime, un rassemblement s’est tenu ce samedi après-midi à Marseille en réaction à l’assassinat de Mehdi Kessaci, le 13 novembre. Environ 7 000 personnes y auraient pris part.
- Figure de la lutte contre le narcobanditisme, en lutte contre les ravages du trafic de drogue depuis la mort d’un autre de ses frères, Amine Kessaci était probablement la cible réelle de cet «assassinat d’avertissement», selon les premiers éléments de l’enquête.
- «Plus il y aura du monde à la marche, et plus nos vies seront protégées», a martelé dans nos colonnes le militant de 22 ans. De nombreux responsables politiques, de la gauche à l’extrême droite, étaient présents.
Des politiques en nombre, les ministres parisiens bloqués à Roissy à cause de la neige
Marine Tondelier, cheffe des Ecologistes, le parti d’Amine Kessaci, le patron du parti socialiste, Olivier Faure, les députés François Ruffin (Debout!), Manuel Bompard (LFI) ou Sébastien Delogu (LFI), également candidats aux municipales marseillaises, étaient présents à l’hommage rendu à Mehdi Kessaci. La porte-parole du gouvernement Maud Brégeon, comme le ministre du logement Vincent Jeambrun, ont été bloqués à Paris après l’annulation de leur vol. Le député RN Franck Allisio, candidat à la mairie de Marseille, était, lui, parmi la foule.
«Les Marseillais sont venus en nombre et je suis fier d’eux», conclut Benoît Payan, le maire de Marseille à l'issue de l'hommage
La foule se disperse petit à petit. Après la famille et les élus, c’est au tour des Marseillais de s’avancer en nombre pour déposer des fleurs et allumer des bougies autour du trottoir où Mehdi a été assassiné. Certains prennent quelques secondes de recueillement, puis laissent la place aux suivants et reprennent le chemin du métro. Au total, près de 7000 personnes se sont déplacées, venues de tous les quartiers de la ville. «Ce n’était pas un lieu de rendez-vous facile, et pourtant les Marseillais sont venus en nombre et je suis fier d’eux, comme de ceux qui étaient mobilisés aussi par la pensée, a conclu le maire de Marseille Benoît Payan. Cette mobilisation doit continuer.»
Basma est venue avec ses fils pour qu'ils prennent «conscience du danger de passer de l’autre côté»
Amine Kessaci quitte la foule, lourdement escorté par les policiers. Sur son passage, quelques personnes se sont frayé un chemin jusqu’à lui pour le prendre dans leurs bras. Dans la foule, Issam, 12 ans, tient le bras de sa mère Basma, 52 ans. Elle essuie ses larmes. Elle est venue de l’Estaque, à l’extrême nord de la ville, avec ses trois derniers. «En me réveillant ce matin, je me suis dit que je voulais qu’ils viennent, pour prendre conscience du danger de passer de l’autre côté. Même si Mehdi n’était pas dans le trafic, il paye le fait que ça existe, que ça a pris une grande place dans la société. Tout le monde ne le voit pas, certains le vivent de près. Je connais des gens qui sont morts à cause de ça. Moi, je suis seule avec cinq enfants, j’essaie de faire tout ce que je peux, mais je ne pourrai pas tout contrôler.»
«C’est toute la société qui va mal»
L’émotion se lit dans les yeux embués de Juliette, 52 ans, «très touchée» par la mort de Mehdi Kessaci et l’hommage qui lui est fait, sur ce rond-point aujourd’hui rempli de monde. «A force d’avoir laissé les quartiers à l’abandon, voilà ce qui arrive», enrage cette formatrice en milieu professionnel qui habite dans le centre-ville de Marseille. Elle a voulu aussi montrer à sa belle-fille Laura de 13 ans, qui se tient à ses côtés, «de ne pas avoir peur». «J’avais peur que les personnes qui l’ont tué reviennent ici», confie la collégienne dans sa doudoune noire, l’un des rares visages adolescents. «Qu’ils arrêtent de nous parler de mexicanisation, de mafia, continue Thomas, son père. C’est toute la société qui va mal, cela interroge cela.» De son côté, Juliette parle «d’inaction politique» dans les quartiers, elle qui sait habiter «les beaux quartiers».
In extenso
«Que direz-vous à vos enfants et à vos mères ?» : la mère de Mehdi et Amine Kessaci s'adresse aux narcotrafiquants
Le haut-parleur diffuse la voix d’Amine Kessaci, qui se tient aux côtés de sa mère, appuyée sur son épaule, de ses sœurs masquées, la famille elle-même entourée d’un groupe d’officiels solidement encadrés par les Policiers du raid. La foule, de plus en plus dense, - 6 200 personnes au dernier comptage de la préfecture - lève ensuite les deux mains, comme le demande Amine dans son message enregistré : «Pour nos quartiers, pour nos familles, levons-nous. Debout ! Debout ! Debout !», dit sa voix. C’est ensuite au tour de sa mère, Ouassila, de prendre la parole au micro, soutenue régulièrement par les applaudissements nourris du public. Après avoir rendu hommage à son fils, «si doux», elle s’est adressée aux trafiquants de drogue : «J’ai de la peine pour vous. On parle de vous comme des bêtes sauvages sans cœur. Pensez-vous un jour fonder un foyer ? Que direz-vous à vos enfants et vos mères ? Sont-elles fières de vous comme je suis fière de mes enfants, de mon fils ?» Trop éprouvée, une voix prend son relais pour demander au gouvernement de «prendre la mesure de ce qui se passe» : «Trop d’innocents tombent ou sont tombés.»
Amine Kessaci s'est exprimé dans un message enregistré
Dans un message préenregistré, Amine Kessaci, présent au côté de sa mère, appelle à un «sursaut» face au narcotrafic. Il évoque son frère Mehdi, assassiné le 13 novembre : «Retenez son nom, mille fois répétez son nom, qu’il ne tombe pas dans cette deuxième mort qui est l’oubli.» Puis, le militant écologiste demande «que la paix revienne dans nos quartiers. Nous aussi, nous valons la peine», avant d’ajouter : «Bien sûr, nous avons besoin de sécurité, mais nous avons aussi besoin de justice sociale.»
«C’est important qu’on soit en force»
Elle habite le Xe arrondissement de Marseille, celui où Socayna, étudiante de 24 ans, est morte d’une balle perdue dans sa chambre en septembre 2023. Mais c’est sa «première marche blanche». Ce sont «les mots d’Amine répétés en chaîne sur tous les médias», «sa dignité» qui ont convaincu Fabienne Vie, 57 ans et orthophoniste dans le médico-social, de venir avec une collègue. «C’est important qu’on soit nombreux, en force. Comme il dit, ils peuvent abattre quelqu’un mais pas tout un peuple.» Certains, autour d’elle, se sont inquiétés pour sa sécurité. Elle écarquille les yeux quand on lui pose la question. «Ce n’est pas nous qui risquons. Dans notre quotidien, on ne le sent pas le narcotrafic. Il y a vraiment deux mondes qui se côtoient à Marseille. Il faut sortir de cette inconscience.»
Une minute de silence emplie d'émotion
La mère de Mehdi Kessaci et son fils Amine viennent d’arriver sur le lieu du rassemblement avec le maire de Marseille, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, et d’autres élus. La foule applaudit : «On est avec toi !», lance une manifestante. «Justice pour Mehdi !», crie une femme au micro. La foule reprend, en frappant des mains. «Je voudrais vous redire au nom de la famille à quel point c’est important que vous soyez si nombreux aujourd’hui», dit la voix au micro avant de demander une minute de silence. «Je vais vous proposer un autre slogan», reprend la femme au micro. Celui de la famille Kessaci depuis la mort de Brahim, le frère aîné, en 2020, à l’origine de l’engagement contre le narcotrafic d’Amine Kessaci : «Plus d’égalité, moins de criminalité».
Une foule nombreuse se rassemble pour Mehdi Kessaci
Les métros menant au lieu du rassemblement sont bondés, les gens doivent laisser passer deux ou trois rames avant de pouvoir y monter. La foule continue à affluer autour du rond-point toujours très silencieux. Selon la préfecture, au moins 4 000 personnes sont déjà présentes.
«Se dresser face à cette mafia»
Le maire divers gauche de Marseille, Benoît Payan, s’est exprimé avant le début du rassemblement en soutien à la famille Kessaci : «Le gouvernement, les Françaises et les Français doivent dire non. La peur ne peut pas nous gagner. Face à cette mafia, ces gens qui assassinent de sang-froid, nous devons nous dresser. Mehdi a été assassiné pour faire peur à cette famille. Et demain, qu’est-ce que ça veut dire ? Ce sera le tour d’un journaliste, d’un magistrat, peut-être moi ? Nous sommes là pour leur dire que nous n’avons pas peur et nous n’aurons jamais peur.»
La porte-parole du gouvernement ne sera pas à Marseille
«La porte-parole du gouvernement a le profond regret de devoir annuler son déplacement à Marseille où elle devait représenter, aux côtés de Vincent Jeanbrun [le ministre du Logement], le gouvernement à la marche blanche organisée à l’initiative de la famille de Mehdi Kessaci. Comme d’autres représentants politiques qui avaient annoncé leur présence, son vol a été annulé au départ de Paris et les conditions de transport très dégradées à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle ne leur ont pas permis d’emprunter un autre avion», annonce la préfecture des Bouches-du-Rhône. Aucun avion n’a pu décoller de Paris à cause du givre. C’est l’ex-députée de Marseille, Sabrina Agresti-Roubache, qui représente le gouvernement. D’autres élus sont déjà en place derrière un cordon blanc. De nombreux écologistes, le parti d’Amine Kessaci, mais aussi Olivier Faure, Clémentine Autain et François Ruffin… La famille de Mehdi Kessaci n’est pas encore là, le maire de Marseille est encore avec eux.
Un rassemblement plutôt qu'une marche blanche
La foule est déjà dense près du petit parking où Mehdi Kessaci a été assassiné. Aux Marseillais qui arrivent en groupe du métro Saint-Just, des bénévoles distribuent des bougies, des œillets et des t-shirts blancs à enfiler sur les doudounes. Les premiers élus présents, issus de la majorité municipale, arborent, eux, leur écharpe tricolore. Tous se regroupent petit à petit près des fleurs déposées toute la semaine. Autour, une petite corde délimite un périmètre où s’installeront la famille de Mehdi Kessaci, pas encore sur place, et les officiels. Aucune prise de parole n’est prévue, mais une banderole sera déployée. Plutôt qu’une marche blanche, c’est un rassemblement qui se profile.
L'analyse de notre correspondante à Marseille
Si la triste accoutumance à la liste des morts du trafic – une quinzaine encore cette année – n’entraîne pas toujours la sidération collective et la peine manifestées cette semaine à Marseille, certaines morts ont déjà forcé l’indifférence. Celle de Rayanne, 14 ans, abattu près d’un point de deal de la cité des Marronniers (XIVe arrondissement) en 2021. Ou celle de Socayna, une étudiante de 24 ans qui a reçu une balle alors qu’elle était en train de réviser dans sa chambre de la cité Saint-Thys, dans le Xe arrondissement.
«Quand on exigera les moyens pour les quartiers populaires, qu’y aura-t-il ?»
Bonnet et écharpe blanche, Marion Honde-Amiar trouve un peu de soleil pour tromper le vent froid et attendre les «camarades». Responsable des quartiers populaires pour le PCF dans les Bouches-du-Rhône - elle-même habite dans les quartiers nord de Marseille -, elle est venue d’abord dire «à la famille Kessaci qu’elle n’est pas seule». «Et exiger aussi de l’Etat des moyens pour le service public, l’école, les services sociaux», dit-elle, alors que les camions de CRS prennent place autour. «Je pense qu’on va être nombreux, mais après quand on exigera les moyens pour les quartiers populaires, qu’y aura-t-il ?»
A Marseille, un important dispositif policier
Pour des raisons de sécurité, le dispositif de police pour le rassemblement en hommage à Mehdi Kessaci à Marseille n’a pas été détaillé. Mais la préfecture a assuré que «les moyens mis en place permettront à toutes les personnes qui se joignent au rassemblement contre le narcobanditisme de le faire en toute sécurité». A la sortie du métro proche du rassemblement, les forces de police sont en tout cas déjà bien visibles, à une heure de la marche blanche. «C’est pour le petit», lance un père à un garçonnet qui s’étonne des premières grappes de personnes qui attendent d’autres, certaines vêtues de blanc comme l’a demandé la famille Kessaci.
Tribune de Philippe Pujol, prix Albert-Londres
Le meurtre du frère d’Amine Kessaci à Marseille est le signe d’une détresse sociale, économique et psychologique qui monte dans les banlieues ou les villes périphériques. C’est sur ce mal-être qu’il faut agir plutôt que de courir après le monstre du narcotrafiquant «mexicanisé», affirme le journaliste marseillais, lauréat du prix Albert-Londres en 2014 pour une série d’articles sur les quartiers Nord.
Marine Tondelier : «On ne peut pas combattre le fléau du narcotrafic sans faire de prévention»
La secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, sera à Marseille ce samedi après-midi «pour se recueillir en la mémoire de Mehdi Kessaci et être en soutien à sa famille». Interrogée par France Inter, elle indique que «plus on sera nombreux, plus on se protégera les uns les autres». Quant aux actions à engager pour combattre le narcotrafic, l’écologiste affirme que la gauche n’a «jamais abandonné le terrain sécuritaire, c’est la droite qui a abandonné la police de proximité et s’enferme dans la politique du tout répressif. Mais on ne peut pas combattre un fléau, une addiction, sans faire de prévention. C’est un échec de toute la politique étatique, pas juste de la politique sécuritaire».
«Le narcotrafic gangrène la société»
Après une minute de silence dans un froid glacial, les organisateurs remercient les personnes présentes. «On est la ville la plus peuplée de France mais on n’arrive pas à remplir la place de l’hôtel de Ville», lance, déçue, une dame à un proche d’Amine Kessaci. Il lui répond par un sourire. Il y a du monde, c’est déjà ça. Venue de Champigny-sur-Marne avec son conjoint et leurs enfants, Sophie, qui garde son nom de famille pour elle, trouve qu’il était «important de venir en soutien à la famille de Mehdi Kessaci. […] Ça n’est pas qu’à Marseille, le narcotrafic. C’est un problème que l’on retrouve partout, qui gangrène la société». Fonctionnaire à Montreuil, Clarisse (son prénom a été modifié) approuve. Pour cette sexagénaire, cette mobilisation doit permettre d’appeler les pouvoirs publics à «réagir». Mais elle prévient : «Tout ne doit pas passer que par la répression».
Rassemblement à l'hôtel de Ville de Paris
Midi sonne sur la place de l’hôtel de Ville de Paris. Un petit groupe d’élus et de citoyens emmitouflés dans leurs parkas et bonnets se rassemble en silence. On aperçoit la députée écologiste Sandrine Rousseau, l’activiste de Bloom Claire Nouvian. Ils viennent rendre hommage à Mehdi Kessaci, tué à Marseille la semaine dernière. Une femme, «pas de l’organisation, juste une citoyenne», a pris l’initiative de venir habillée d’un t-shirt blanc, elle tient haut une rose blanche. On se ressemble autour d’elle. Après quelques minutes de silence, les organisateurs passent un enregistrement d’Amine Kessaci le grand frère de Mehdi. Le militant écologiste engagé contre ce qu’il nomme la «narcocratie», rappelle que son frère a été tué «pour rien». «Levez vos mains», demande-t-il à l’assistance. Des paires de paumes gantées se lèvent vers le ciel.
Un ancien sénateur demande la Légion d'honneur pour Amine Kessaci
L’un des initiateurs de la loi contre le narcotrafic, l’ex-sénateur socialiste Jérôme Durain, a demandé vendredi à Emmanuel Macron d’envisager la remise de la Légion d’honneur à Amine Kessaci, militant écologiste anti-drogue dont le frère Mehdi a été tué. Il a écrit au président de la République pour lui demander sa «bienveillance», dans un courrier consulté par l’AFP ce samedi.



