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«Il faut taper au portefeuille» : la police se dote d’une brigade d’enquêteurs pour lutter contre la corruption liée au trafic de drogue

Le chef de l’office chargé de la lutte contre la grande délinquance financière a annoncé mardi 10 décembre le déploiement d’une entité policière dédiée à lutter contre la «narcocorruption». Dockers, douaniers, agents municipaux ou policiers, les professions ciblées par les trafiquants de drogue sont multiples.

Le crime organisé est capable de corrompre des «agents publics», mais aussi «privés». (Sebastien Bozon/AFP)
Publié le 11/12/2024 à 18h55

La lutte contre la délinquance financière alliée au trafic de stupéfiants mérite bien une brigade d’incorruptibles. Le 8 novembre, lors d’un déplacement à Marseille afin d’y dévoiler son plan contre la criminalité organisée dans la ville, le ministre de l’Intérieur a invoqué Eliott Ness pour illustrer le nouveau cap de la guerre à la drogue : «Al Capone est tombé sur une enquête fiscale et non une enquête de stupéfiants, il faut frapper au portefeuille». Un mois plus tard, la police judiciaire annonce la création d’un nouveau groupe d’enquête. Mardi 10 décembre, Alexis Durand, commissaire divisionnaire et chef par intérim de l’Office chargé de la lutte contre la grande délinquance financière (OCLCIFF), a précisé que ce service d’enquêteurs sera spécialement détaché pour lutter contre la corruption liée au narcotrafic.

Chargé d’enquêter notamment sur les dossiers politico-financiers ou de fraude fiscale les plus complexes, l’Office va accueillir ces sept enquêteurs ès stupéfiants dès le début de l’année 2025. Ils pourront «utiliser toutes les techniques d’investigation possibles». «Ces dernières années, les questions d’atteintes à la probité, de corruption» ont pris de l’importance dans les activités de l’office, notamment dans le champ du crime organisé, a fait savoir Alexis Durand. «Aujourd’hui, la corruption est probablement devenue la première arme utilisée par les groupes criminels organisés». Pour lui, il s’agit d’une «arme silencieuse, discrète, difficile à détecter».

Toutes les professions visées par la corruption

Le crime organisé est capable de corrompre des «agents publics», mais aussi «privés», selon le commissaire divisionnaire. «On parle beaucoup des dockers», mais il y a aussi des questions sur «les plateformes aéroportuaires, où des entreprises privées peuvent favoriser l’accès à certains lieux. Même chose avec des entreprises de logistique qui vont intervenir sur des ports», développe-t-il.

Car tout bon dealeur qui se respecte sait que la corruption est la clef d’un business qui roule. En France, ce fléau organisé par les trafiquants de drogue se diffuse dans de nombreux pans de la société. Des portes d’entrée de la marchandise, livrée massivement par porte-conteneurs, jusqu’à l’intérieur des prisons, en passant par les douaniers, sans oublier les services de police et la justice, toutes les professions sont visées, pointe la Cour des comptes, qui déplore que «le renforcement annoncé de la lutte contre la corruption de basse et haute intensité […] n’a pas trouvé encore de traduction concrète».

Les organisations criminelles n’hésitent pas à mener «des enquêtes de criblage pour évaluer la vulnérabilité d’une personne et s’assurer de son concours». Ainsi, le texte précise aussi le rôle des agents municipaux, sollicités pour stocker les stupéfiants dans des bâtiments publics.

Pour mieux brouiller les pistes et éviter qu’on ne remonte jusqu’à eux, les narcotrafiquants ont adapté leurs méthodes. Ils font désormais «appel à des brokers, des intermédiaires, qui vont mettre en relation des trafiquants avec des autorités publiques ou des acteurs privés».

«Un plan de lutte contre le trafic» plutôt qu’une nouvelle brigade ?

Contacté par Libération, Yann Bisiou, spécialiste du droit de la drogue et maître de conférences à l’université Paul Valéry de Montpellier, s’étonne de la création de cette nouvelle brigade, quelques semaines après la publication du rapport de la Cour des comptes. «La priorité était de définir un cap, des objectifs, de partager les informations entre les différents services déjà existants. C’est la principale critique adressée par les magistrats financiers à la politique de lutte contre les stupéfiants en France».

La Cour des comptes a par ailleurs constaté une concentration – voire une obsession – du travail policier sur les infractions liées à la drogue. Enfin, comme le rappelle Yann Bisiou, la juridiction financière ne recommande pas «la création d’une nouvelle structure, mais un plan de lutte contre le trafic de drogue porté politiquement». «Il faut penser différemment la manière de faire face aux trafiquants, dit-il. Le fantasme français d’avoir une agence de lutte contre les stupéfiants telle que la DEA américaine (Drug Enforcement Administration) ne tient pas. on ne peut pas adopter un concept des années 50 pour espérer lutter contre le trafic du XXIe siècle».

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