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Révélations

Jack Lang a personnellement sollicité Jeffrey Epstein pour qu’il finance un documentaire à sa gloire, révèle «Mediapart»

Dans une enquête parue jeudi 5 février, le média en ligne retrace un don de 50 000 euros, versé par le financier déchu à une association liée à l’ancien ministre de la Culture.

Jeffrey Epstein et Jack Lang à Paris, en 2018. (US Department of Justice /AFP)
Publié aujourd'hui à 11h38

Jack Lang est à nouveau mis en cause par ses correspondances avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Alors qu’il apparaît déjà près de 700 fois dans les «Epstein files», l’ancien ministre de la Culture, qui assurait il y a quelques jours «ne rien avoir su» des activités criminelles du financier, lui aurait personnellement demandé de l’argent. Le site Mediapart révèle, ce jeudi 5 février, que la cellule anti-blanchiment du ministère des finances français, Tracfin, a d’ailleurs enquêté sur ce versement, sollicité six mois seulement avant l’arrestation du célèbre financier dans une affaire de trafic sexuel et de pédocriminalité à l’onde de choc mondiale.

L’existence de ce virement avait été rendue publique par les sites The Daily Beast et Politico en 2020, mais l’ouverture d’une enquête de Bercy à son sujet demeurait inconnue. Jack Lang affirmait à l’époque que les fondateurs de l’association des Amis de Jack Lang avaient eux-mêmes sollicité les fonds, pour un film consacré à la politique culturelle pendant les années Mitterrand. «C’est tout», avait expédié l’ancien ministre socialiste. Les courriels récemment déclassifiés par le département de la justice américain présentent désormais une autre version de l’histoire.

Une contribution «décisive»

Le 14 septembre 2018, Jack Lang adresse ce mail au financier, qui avait déjà été condamné à dix-huit mois de prison pour incitation à la prostitution de mineures : «Cher Jeffrey, je suis désolé de te [ou vous – ndlr] déranger pour un autre sujet. Serge Moati, un très grand cinéaste français, souhaite réaliser un film sur mon travail qui sera diffusé au cinéma. Il ne veut pas dépendre de la télévision. C’est pourquoi il m’a demandé de collecter des fonds pour la préparation de ce film. Le budget s’élève à 150 000 euros. Les contributions des amis seraient à verser sur le compte en pièce jointe. Il s’agit de l’association des Amis de Jack Lang. Serge souhaite commencer très rapidement. Ta [ou votre – ndlr] contribution serait évidemment décisive. Mille mercis d’avance. Amicalement, Jack.»

Le jour même de cette sollicitation, Epstein transfère le message de Jack Lang à un proche, l’homme d’affaires Tom Pritzker, surpris par la demande : «Hein ? Redis-moi ça.» Epstein répond : «Je contribue… pour qu’il [Jack Lang – ndlr] reste dans l’équipe. Juste pour info. Ah, les Français !». Il n’est pas mentionné quelle est précisément cette «équipe» dont parle Jeffrey Epstein, qui s’est suicidé en détention en août 2019, emportant avec lui le secret des personnalités publiques liées à ses trafics sexuels et pédocriminels.

50 000 euros à une association «jamais vraiment active»

Le virement, d’un montant de 50 000 euros (57 897 dollars), a été effectué en octobre 2018 par une société offshore de Jeffrey Epstein, Gratitude America Ltd, domiciliée dans les îles Vierges états-uniennes, un paradis fiscal. Les fonds ont été perçus en France par une association parisienne fondée par trois proches de l’ancien ministre de la Culture, et notamment Sylvie Aubry, chez qui l’association est domiciliée, et dont Mediapart rappelle qu’elle a déclaré auprès de Politico en 2020 n’avoir «aucun souvenir que l’association ait jamais été vraiment active». Et d’enfoncer que la structure avait été «créée en grande partie par Jack Lang», bien que le nom de l’homme politique n’apparaisse sur aucun document officiel.

Interrogé sur la chaîne BFMTV le mercredi 4 février, celui qui dit avoir connu «l’ancien Epstein», reconnaissait toutefois l’existence de ce don. «Solliciter un mécène, ce n’est quand même pas un délit», a justifié Jack Lang, précisant que l’argent avait été utilisé pour un projet sur les «années Lang-Mitterrand» et évoquant aussi un «coup de main» d’Epstein pour un précédent film sur sa fille décédée, Valérie.

Lang se débat dans les médias

Malgré l’onde de choc provoquée par la révélation des crimes d’Epstein, aujourd’hui avérés, Jack Lang a soutenu mercredi sur BFMTV que le documentaire «devrait sortir bientôt». Un article publié en septembre 2025 par le Canard enchaîné indiquait pourtant que l’idée d’un tel film aurait été abandonnée par l’association des Amis de Jack Lang. Selon le palmipède, le documentaire aurait bien été tourné à partir de mars 2019 par la société de production du documentariste Serge Moati (Belvédère Production), mais ne sera pas diffusé.

L’ex-locataire de la rue de Valois se débat dans les médias depuis le début de semaine, pour faire valoir sa «naïveté» face aux crimes du financier. Si Caroline Lang a démissionné d’un syndicat de producteurs de cinéma, son père exclut lui de quitter la présidence de l’Institut du monde arabe, qu’il occupe depuis 2013. Invité mercredi soir du 20 Heures de France 2 l’ancien ministre de l’Education nationale s’est d’ailleurs étonné que Jeffrey Epstein, un «homme si courtois, si charmant, si généreux» ait pu commettre de telles «abominations».

«A ce stade, rien n’implique Jack Lang dans les scandales sexuels, mais il doit réfléchir à sa démission pour protéger l’institution qu’il préside», a affirmé Olivier Faure, le patron du parti socialiste sur France Info ce jeudi 5 février, en réaction aux propos tenus la veille par Jack Lang.

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