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Discrimination

«La direction de l’hôpital détourne la laïcité» : une infirmière renvoyée pour avoir refusé d’enlever son calot attaque l’AP-HP en justice

Majdouline B. a été révoquée de son poste à la Pitié-Salpêtrière en novembre, accusée de violer le principe de laïcité puis de contrevenir aux règles d’hygiène. Le tribunal administratif de Paris examinera son recours le 23 décembre.

L'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, le 15 mai 2020. (Ait Adjedjou Karim/ABACA)
Publié le 22/12/2025 à 19h22

Mise dehors après sept ans en poste. Le 10 novembre, après plusieurs entretiens disciplinaires et conseils de discipline, Majdouline B., infirmière à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, a été renvoyée et radiée de la fonction publique. En cause, son refus de retirer son calot en dehors des blocs opératoires où il est d’ordinaire réservé, pour des raisons d’hygiène. L’ancienne professionnelle de santé a contesté son licenciement, qu’elle attribue à du racisme ; une audience se tiendra au tribunal administratif de Paris le 23 décembre.

D’après des informations révélées par Mediapart, la direction de l’AP-HP a demandé en 2024 à l’ensemble du personnel soignant de signer «une charte de laïcité dans les services publics», après l’adoption fin 2023 d’un nouveau «guide de laïcité» dans lequel il est inscrit que «le port d’une charlotte de bloc opératoire, en dehors des situations dans lesquelles elle est requise pour les besoins du service, peut constituer l’expression d’une appartenance religieuse et, ainsi, un comportement professionnel fautif».

Soutenue par le Conseil français du culte musulman, qui a signalé avec «stupéfaction et sidération» d’autres radiations, Majdouline B. dénonce une instrumentalisation de la laïcité. «Aucun texte, aucun règlement n’interdit de porter un calot. C’est du racisme et de la discrimination. Je le sais, c’est ciblé. La laïcité est ciblée, contre nous, les personnes musulmanes», témoigne-t-elle auprès de Mediapart, après avoir été convoquée six fois en entretien disciplinaire puis en conseil de discipline, réservé aux fautes les plus graves.

«On constate depuis un an à peu près une chasse au bout de tissu dans les services. De nombreux collègues ont été mis sous pression, menacés, convoqués, voire, directement sanctionnés parce qu’elles portaient un couvre-chef», dénonce auprès de Libération Blandine Chauvel, assistante sociale à la Pitié-Salpêtrière et représentante du syndicat SUD. «La direction de l’hôpital détourne la laïcité pour virer les collègues qui portent simplement un calot, signe non religieux.»

L’infirmière est finalement renvoyée pour deux motifs : «Port d’une tenue vestimentaire inadaptée, un couvre-chef, et refus réitérés de l’ôter malgré les demandes.» Aucune mention du Guide de laïcité, qui était pourtant la première raison invoquée lors des rappels à l’ordre, et auquel l’AP-HP renvoie Mediapart. On peut y lire : «S’agissant des couvre-chefs en particulier, la jurisprudence administrative est venue rappeler, à plusieurs reprises, que tout signe peut devenir religieux par la volonté de celui qui le porte et ainsi être considéré comme un “signe religieux par destination”.»

«Croisade absurde»

D’autres soignants des établissements parisiens ont témoigné de rappels à l’ordre de la direction. Pédiatre dans un service d’urgence, Thomas (1) reçoit en 2024 une demande particulière : «Une de nos nouvelles externes portait une charlotte de bloc opératoire. La cadre du service m’a demandé d’aller lui dire de l’enlever, au prétexte que c’était un signe religieux», se souvient-il auprès de Libération. Le médecin refuse, dénonçant une requête «inappropriée et raciste» présumant de la religion d’une femme maghrébine. Une présomption que dénonce également Majdouline B. pour son cas personnel.

Un climat anxiogène qui vise à diviser le personnel hospitalier, selon Blandine Chauvel : «On ne peut pas comprendre cette croisade absurde qui arrive depuis quelques mois dans les hôpitaux si on ne voit pas toutes les coupes budgétaires qu’il y a eu ces deux trois dernières années», affirme-t-elle. «C’est une manière de détourner de la réalité, puisque comme ça, on ne parle pas du sous-effectif, du matériel, des congés qu’on ne peut pas poser faute de personnel», déplore la syndicaliste.

Le tribunal administratif de Montreuil avait statué en 2019 sur une affaire similaire, estimant que «le port de la charlotte en milieu hospitalier en dehors des zones de l’établissement où il est recommandé par un protocole interne […] pouvait signifier une appartenance religieuse» et justifier une «sanction d’exclusion». Mais le Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative, avait rendu une décision contraire en 2020, au profit d’un médecin de l’hôpital de Saint-Denis auquel la direction reprochait une barbe trop longue.

Un rassemblement de soutien est organisé le 23 décembre à partir de huit heures et demie devant le tribunal administratif de Paris. Une cagnotte en ligne, lancée par Blandine Chauvel pour couvrir les frais d’avocat de Majdouline B., a récolté plus de 2 000 euros.

(1) Le prénom a été modifié.

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