Le meurtre de Mehdi, frère du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci, abattu jeudi 13 novembre à Marseille, porte la signature des «méthodes du crime organisé», selon le procureur de la République, Nicolas Bessone. Qui ajoute que l’hypothèse d’un assassinat d’avertissement n’est «absolument pas exclue», ce qui ferait «franchir une étape supplémentaire» dans la violence liée au trafic. Un constat que partage Clotilde Champeyrache, enseignante-chercheuse au pôle sécurité-défense du Conservatoire national des arts et métiers, autrice d’une Géopolitique des mafias (éd. le Cavalier bleu).
A propos du meurtre du frère d’Amine Kessaci, le procureur de Marseille n’exclut pas l’hypothèse d’un acte d’intimidation. Ce serait nouveau ?
Si c’est avéré, oui, ça serait une nouveauté en France. Les menaces sur les proches, ça existe. L’assassinat d’intimidation, et il faut rester prudent à ce stade, ça serait une autre dimension. Ce sont des façons de faire qui font écho à l’Amérique latine, à l’ultra-violence des narcos colombiens.
Qu’est-ce qui explique le recours à cette violence ostensible, a priori peu compatible avec la discrétion du trafic ?
C’est une résultante d’un monde criminel extrêmement éclaté. Contrairement à l’image de la pieuvre qui gérerait tout de A à Z, il y a plein d’organisations criminelles qui interagissent sur le marché des stupéfiants. Des petites en bas de l’échelle, des grandes, des moyennes. C’est aussi un monde dynamique, avec des organisations qui aspirent à être grandes, des modèles qui s’imposent. Il ne faut pas non plus négliger toute une imagerie, celle des narcos, que l’on retrouve dans le discours des criminels qui écrivent leur autobiographie, ou ceux qui choisissent de collaborer avec la justice. Ils s’inspirent des autres, essaient de copier des méthodes.
Ce meurtre survient alors qu’à Marseille, on peut avoir le sentiment d’un ralentissement après 49 homicides liés au trafic en 2023, 24 l’an dernier et 14 depuis le début de l’année…
La violence visible, a fortiori celle qui ne se limite pas aux règlements de compte où on se dit «finalement ils se tuent entre eux, c’est un moindre mal», ce n’est pas une bonne opération pour les organisations criminelles. Dès qu’il y a eu ce dérapage dans la violence, notamment à Marseille, la population s’indigne, l’Etat est obligé de réagir. C’est mauvais pour le trafic.
Alors pourquoi y a-t-il toujours des morts ?
J’en reviens à cette question de l’imagerie criminelle, avec une forme de super ego qui se développe autour de cette question de la violence mais sans penser aux conséquences. Et puis, il y a aussi des jeunes qui ne sont pas membres des organisations criminelles, mais qui sont instrumentalisés et ont un rapport à la violence problématique.
A Marseille, les politiques ont déclaré la guerre au narcotrafic. Ça produit des effets ?
Si c’est en termes d’actions disruptives sur l’approvisionnement, il n’y a pas d’effet. La marchandise, notamment la cocaïne, est totalement disponible, il y a jamais eu de rupture d’approvisionnement, on est même sur une tendance à la baisse du prix au gramme… Quant aux saisies toujours plus importantes, des services le disent : ça n’est pas forcément bon signe, ça veut aussi dire que ça circule toujours plus.
Comment gagner la guerre contre le narcotrafic ?
En réalité, on dit qu’on fait la guerre au narcotrafic, mais l’essentiel des moyens se déploie au niveau des consommateurs. Ce n’est pas en faisant des opérations place nette que l’on arrête les conteneurs dans les ports. Il n’y a pas assez d’officiers de police judiciaire. Il n’y a même pas assez de candidats au concours. Pour confisquer les avoirs criminels, il faut pouvoir faire des enquêtes patrimoniales. C’est long, c’est compliqué, ça demande des connaissances techniques. Et puis, il n’y a toujours aucune réponse sanitaire. Il faut comprendre pourquoi on se drogue autant en France.




