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Narcotrafic : un détenu de Vendin-le-Vieil se rend à un entretien professionnel, les agents pénitentiaires crient au scandale

Libérable en 2029, le quinquagénaire a quitté la prison lundi matin pour rencontrer un potentiel employeur dans l’agglomération lyonnaise. Il a été «remisé» en cellule le soir, après sa permission. Les syndicats pointent les contradictions avec le régime renforcé normalement appliqué aux prisonniers dits dangereux.

Le centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), le 14 mai. (Michel Euler/AFP)
Publié le 24/11/2025 à 10h40, mis à jour le 25/11/2025 à 9h46

De 7 h 40 et jusqu’à 21 heures lundi 24 novembre, un des narcotrafiquants «les plus dangereux», incarcéré à la prison de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), a eu permission de sortie dans la région lyonnaise. Il est enfermé depuis cet été avec 100 autres détenus au nouveau quartier de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) du centre de détention, créé dans le cadre du projet du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, de sortir la France du piège du narcotrafic.

Le détenu «est bien rentré, il a passé le greffe et a été remisé en cellule», a assuré lundi soir le ministère de la Justice, qui «n’a pas eu d’informations allant dans le sens» d’incidents quelconques. «Il a respecté les indications horaires de sa permission de sortir», qui prenait fin à 21 heures, a ajouté le ministère.

Il s’agirait de Ouaihid Ben Faïza, ancien membre important d’un vaste réseau de trafic de drogue de Seine-Saint-Denis, selon la source syndicale qui a révélé la permission de sortie. Ce détenu de 52 ans, libérable en 2029, avait rendez-vous avec un potentiel employeur dans l’agglomération lyonnaise. Pour s’y rendre, il a été pris en charge à 7 h 40 par son épouse, a effectué en TGV l’aller-retour vers la région lyonnaise dans la journée et a été réintégré en détention le soir. Le tout sans escorte policière car «ce n’est pas le cadre habituel d’une permission de sortir employeur», a précisé une source pénitentiaire. «Néanmoins les forces de l’ordre locales ont été averties», a-t-elle ajouté. Un «dispositif» a été mis en place toute la journée, a indiqué l’entourage du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.

«Envisager une libération anticipée»

«Il n’est pas parfaitement libre de ses mouvements, il est contrôlé. Il doit sortir à telle heure, aller dans tel endroit, c’est-à-dire dans une entreprise pour rencontrer un employeur, et rentrer à telle heure», a souligné Marie Violleau, avocate du détenu, sur France Info ce lundi matin, pour laquelle la sortie est totalement justifiable. «En France, on a la possibilité d’anticiper une sortie», ce qui est «formidable pour tout le monde» puisqu’elle permet «d’envisager une libération anticipée et contrôlée» plutôt qu’une «sortie sèche», estime l’avocate. Pourtant, la décision fait polémique depuis samedi, les syndicats s’étonnant de la permission de sortie d’un détenu d’un tel établissement.

Me Violleau a dit «comprendre» que cette permission de sortie «choque», mais «la situation est complexe» a-t-elle observé, en appelant à ne «pas faire d’amalgame» et à ne pas «comparer» les détenus «qui commanditent des assassinats du fond de leur cellule à Marseille» et son client. «Ils n’ont pas le même âge» ni «le même profil», a-t-elle rappelé en soutenant que son client «a été condamné il y a une quinzaine d’années, ne fait absolument plus parler de lui depuis des années, a un comportement exemplaire et a absolument toutes les cases de l’admissibilité à un aménagement de peine».

Le détenu a reçu sa permission de sortir «employeur» grâce à une ordonnance du juge de l’application des peines (JAP) de Béthune malgré un avis défavorable du parquet qui a fait appel comme a indiqué le procureur de la ville Etienne Thieffry. Mais la chambre d’application des peines de la cour d’appel de Douai a bien confirmé l’ordonnance du JAP.

Le procureur de Béthune a admis que le détenu était «dans les critères légaux» pour cette permission de sortir. «Après, tout est question d’opportunité et d’appréciation, a estimé le magistrat. C’est l’un des objectifs de la peine d’emprisonnement que de favoriser la réinsertion, pour permettre à la personne de retrouver sa place sans risque de récidive, après avoir payé sa dette envers la société.»

«Décision totalement déconnectée»

La décision fait polémique chez les syndicats d’agents pénitentiaires au regard du profil du détenu, qui fait partie pour les autorités des 100 détenus les plus dangereux de la criminalité organisée. Pour Marie Violleau, c’est ici que se situe «la problématique initiale» : «Il n’a jamais été possible pour personne de savoir comment» la liste du garde des Sceaux «avait été établie», a-t-elle pointé, considérant que son client «n’a rien à y faire».

«Les gens commettent des infractions, ils sont punis pour ça, il y a une réponse judiciaire, on ne lui a pas fait de cadeau, il a purgé sa peine dans des conditions qui n’étaient pas des conditions simples. C’était il y a des années, et les hommes ont le droit de changer, y compris les trafiquants de drogue», a-t-elle ajouté. En 2014, alors qu’il était incarcéré à la prison de Villepinte depuis trois ans, Ouaihid Ben Faïza s’était évadé avec l’aide d’un commando armé lors d’une consultation à l’hôpital. Sa cavale avait duré deux semaines.

Samedi, l’Ufap-Unsa justice s’est ému dans un communiqué d’«une décision totalement déconnectée des exigences, des réalités et des contraintes imposées chaque jour aux personnels pénitentiaires». «On ne peut pas imposer un régime ultra-renforcé, dire publiquement qu’on y incarcère les plus grands narcotrafiquants du pays et voir s’appliquer des décisions qui contredisent cet ensemble frontalement», a déploré Alexandre Caby, secrétaire général du syndicat. Voulus par le ministre de la Justice, Gérald Darmanin pour accueillir les principaux narcotrafiquants, les QLCO visent notamment à les empêcher de communiquer avec l’extérieur, pour éviter qu’ils continuent de gérer leurs trafics depuis leurs cellules.

«Il faut du bon sens, tout simplement», a déclaré lundi Thomas Vaugrand, secrétaire général de l’Ufap-Unsa des Hauts-de-France, présent lundi matin à Vendin-le-Vieil. Une telle permission de sortie de droit commun, «ça ne va pas avec les conditions d’isolement» prévues pour les détenus narcotrafiquants dans les QLCO créés depuis cette année : «On a dit qu’il fallait les couper du monde […] et aujourd’hui on le laisse sortir dans la nature, tout seul.»

La décision, quelques jours après l’évasion à Rennes d’un détenu lors d’une visite au planétarium, a également été dénoncée par le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, comme «l’échec» de la politique de Gérald Darmanin, «faite de communication grossière et de coups de menton sans lendemain».

«Enjeu plus large»

«La décision d’accorder une permission de sortir relève de l’autorité judiciaire, qui statue de façon indépendante», a commenté dimanche le garde des Sceaux sur X, tout en rappelant «l’opposition du procureur de la République et du chef d’établissement de la prison». Cet «épisode» met pour Gérald Darmanin «en lumière un enjeu plus large : notre cadre législatif d’application des peines doit être pleinement revu face aux réalités de la grande criminalité organisée», dans le cadre de son projet de refonte du système judiciaire.

Comme en matière de terrorisme, il dit souhaiter «un droit spécifique et un juge d’application spécialisé qui connaît parfaitement les profils dangereux», et entend proposer ces changements dans le cadre du prochain texte de loi qu’il présentera «en début d’année prochaine».

«J’ai l’impression que dès lors qu’il est contrarié par une décision de justice, [Gérald Darmanin] décide de faire une nouvelle loi», a lancé Marie Violleau, qui regrette : «Au lieu de s’occuper des conditions de travail des magistrats et des greffiers, il commente des décisions judiciaires qui ont été prises par des juges de première instance [puis] validée par des juges à la Cour d’appel».

Mise à jour le 25 novembre à 9 h 46 avec le retour du détenu en cellule.

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