Elle a dû gérer «l’invraisemblable», et ses conséquences potentiellement catastrophiques pour la clinique qu’elle dirigeait. Jambes légèrement écartées, Valérie Fakhoury stabilise sa frêle silhouette devant la barre des témoins, prête au combat. Déterminée à défendre la réputation de son établissement face à l’accusation de «failles de sécurité» proférée par Frédéric Péchier, ancien anesthésiste star de la clinique Saint-Vincent de Besançon, renvoyé devant la cour d’assises du Doubs pour l’empoisonnement de 30 patients, dont douze sont décédés.
A la tête de la clinique Saint-Vincent de 2008 à 2020, Valérie Fakhoury ne s’est longtemps pas inquiétée de la fréquence, pourtant incroyable aux yeux des spécialistes, des événements indésirables graves (EIG) inexpliqués, comme on dit dans le jargon médical, dans ses blocs opératoires. «Il était difficile d’établir des comparaisons et d’observer des évolutions, car l’obligation de déclaration à l’Agence régionale de Santé n’a été effective que début 2017», explique-t-elle. Prenant une forte inspiration, elle développe : «Lorsque vous avez des praticiens qui vous expliquent que “dans la littérature, ça semble à peu près cohérent”, en particulier le Dr Péchier, je ne vois pas comment moi, depuis ma fenêtre, je pouvais avoir une autre vision.»
«On était cinq dans la confidence»
A sa droite, Me Schwerdorffer, l’avocat de Frédéric Péchier, tente aussitôt de décrédibiliser le propos : «Dire qu’aucun EIG n’a été jugé anormal, c’est faux ! s’enflamme-t-il. La question s’est posée pour M. Iehlen dès 2008 et pour un certain nombre de cas, des praticiens ont été mis en cause dans le cadre d’une procédure civile. Toutes les causes de ces EIG n’ont pas été expliquées.»
Impassible, Valérie Fakhoury poursuit. Et explique la «séparation forte» qui existe entre le corps médical et le corps administratif : «La direction n’est pas partie prenante des soins et on n’a jamais eu d’alerte des soignants sur la sécurité des lieux, l’accès aux blocs opératoires, aux produits.» Du moins jusqu’au mail incendiaire envoyé par Frédéric Péchier peu après l’arrêt cardiaque de son patient Jean-Claude Gandon, le 20 janvier 2017. «Je ne l’ai pas bien vécu», admet l’ex-directrice.
A la barre
Car à ce moment-là, la jeune femme est sur les charbons ardents. Le 16 janvier, elle a reçu l’analyse d’une poche de soluté perfusé à Sandra Simard, victime d’un arrêt cardiaque inexpliqué au bloc cinq jours plus tôt. Résultat : une concentration en potassium 100 fois supérieure à l’attendu. Le doute n’est plus permis. Une main malveillante empoisonne les poches. «On était cinq dans la confidence et le Dr Péchier n’en faisait pas partie», précise l’ancienne directrice. Des mesures conservatoires pour protéger les patients sont prises. Dans la nuit du 19 au 20 janvier, toutes les poches de soluté du bloc sont changées.
«Interprétation»
Le lendemain, l’arrêt cardiaque inexpliqué de Jean-Claude Gandon la prend de court. «Lors d’une réunion le 13 février, on essayait de trouver une raison à cet arrêt cardiaque, se souvient celle qui voit le spectre d’une fermeture de la clinique se profiler. Les cardiologues pensaient à une cause naturelle. Mais pour le Dr Péchier, rien ne tenait la route. J’ai trouvé étrange qu’il balaye comme cela toutes les possibilités.» L’avocat de la défense la reprend aussitôt. «Mais Frédéric Péchier ayant trouvé des poches percées dans son bloc le 20 janvier, avec des seringues sans étiquette, il était légitime à penser qu’il existait un problème ?» pointe-t-il. Réponse glaciale de Fakhoury : «Il savait peut-être d’autres choses que j’ignorais moi-même…» Me Schwerdorffer bloque aussitôt l’attaque : «Ça, c’est de l’interprétation madame…»
Face à la psychose, la directrice renforce toutes les procédures de sécurité. Les poches, auparavant en libre accès, sont mises sous clés dans les blocs, provoquant un tollé chez les soignants. De même, invitation est faite aux médecins de vérifier systématiquement leur intégrité, et même de les presser pour vérifier l’absence de fuite. Suite à la mise en examen de Péchier, une cellule psychologique est mise en place et le programme opératoire suspendu. Le temps pour la psychose de retomber.
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Mais Valérie Fakhoury ne se berce pas d’illusions. «Quelqu’un qui commettrait les mêmes actes aujourd’hui serait tout aussi indétectable qu’avant», reconnaît la cadre dirigeante. Et la même de faire circuler un frisson dans le tribunal : «C’est dramatique, mais on ne peut pas parer de tels actes. Un soignant a tout loisir de se mouvoir dans les blocs opératoires et réaliser les gestes qu’il souhaite.»
A l’invitation de l’avocate générale, elle résume son calvaire, voix tremblante : «Cela a été une période extrêmement difficile. Tout ce qu’on a communiqué aux policiers passait par moi, et j’ai vu beaucoup de choses qui faisaient froid dans le dos. Ça a été éprouvant et ça le reste aujourd’hui. Ça le restera jusqu’à ce que la vérité soit établie et qu’une juste décision soit rendue.»




