Près d’un mois après la mort de Camélia, adolescente de 17 ans qui s’est suicidée sur les rails du RER B à Villeparisis-Mitry-le-Neuf (Seine-et-Marne) le mois dernier, Jean-Baptiste Bladier, le procureur de la République de Meaux a annoncé ce lundi 9 février classer sans suite l’enquête ouverte pour «harcèlement scolaire ayant conduit la victime à se suicider».
Au terme des investigations, «je suis amené à considérer qu’il n’existe pas d’éléments suffisants pour rechercher la responsabilité pénale de quiconque dans la survenance du décès de Camélia, et procède par conséquent à un classement sans suite», a expliqué Jean-Baptiste Bladier lors d’une conférence de presse. Et de rappeler qu’une telle décision n’est pas sans recours.
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Les proches de la défunte ont en effet la possibilité de porter plainte avec constitution de partie civile afin de demander à un juge d’instruction d’ouvrir une information judiciaire. La famille de la lycéenne avait dénoncé le harcèlement que Camélia aurait subi durant plusieurs mois. Une marche en sa mémoire avait réuni plus de 2 000 personnes fin janvier.
«Période de tensions»
A la suite de l’enquête, menée par le service local de police judiciaire du commissariat de Torcy pendant dix-neuf jours, et à la soixantaine d’auditions réalisées, «il ne peut être passé sous silence une période de tensions entre Camélia et plusieurs de ses camarades de classe et de lycée entre la fin du mois de novembre 2025 et le début du mois de décembre 2025», a relevé Jean-Baptiste Bladier.
Aux origines desdites tensions : la création, par Camélia, d’une fausse conversation sur le réseau social Snapchat. En empruntant l’identité de trois camarades - un jeune homme et deux jeunes femmes -, Camélia a simulé un échange et a partagé des captures d’écran à d’autres élèves «sur la recommandation d’un ami et dans le but de faire le tri entre ses vrais et ses faux amis», souligne le magistrat.
Interrogé sur la teneur de cette conversation montée de toutes pièces, Jean-Baptiste Bladier évoque un contenu «profondément anodin», «qui tend à interroger les uns et les autres sur ce qu’ils pensent du fait que des jeunes filles puissent parler à des jeunes hommes». «C’est effectivement très compliqué d’arriver à comprendre en quoi cet échange-là a pu susciter cette tension», partage le procureur de Meaux, «mais la lecture que je fais de ce dossier, c’est que c’est cet épisode qui va donner naissance à cette période». Un point méconnu des proches de la défunte, dont ils ont finalement eu connaissance lors de l’enquête.
«Elle avait pu interpréter quelques faits ponctuels»
D’après les investigations, les camarades concernés - que Camélia accusera par la suite de harcèlement - ont alors demandé des explications à la jeune femme. Un moment qui aurait eu lieu, «selon les témoins présents, dans des conditions ordinaires, sans prise à partie excessive, ni insultes, ni menaces», a certifié le procureur, ne permettant ainsi pas de démontrer que la jeune fille «avait été régulièrement victime de propos et ou de comportements mal attentionnés à son égard». Seul le témoignage d’une amie proche évoque le «reproche d’être une menteuse», répété, «mais pas tous les jours». En dehors de cela, les témoignages n’évoquent aucune injure, menace, ni agression physique à son égard. Camélia fait tout de même part d’une situation de mal-être à ses proches, qui disent avoir noté une «dégradation de l’état de santé de celle-ci».
Dans le même temps, l’adolescente se plaint, par le biais de SMS adressés à sa mère, de plusieurs situations en classe. Elle évoque notamment une «réflexion» adressée à la suite d’une prise de parole en cours ou un épisode lors duquel sa place habituelle lui avait été subtilisée par l’une de ses camarades, précise le magistrat. «Aucun témoignage, ni du corps enseignant, ni des camarades, ne permettait de corroborer ces faits», «il en ressort plus sûrement qu’elle avait pu interpréter quelques faits ponctuels comme étant gênants pour elle, alors qu’ils n’avaient pas été jugés comme tels par les autres lycéens présents», conclut-il.
Rendez-vous avec le proviseur et sanctions disciplinaires
Préoccupée par ce que sa fille dit alors vivre comme du harcèlement, la mère de Camélia alerte le lycée le 12 décembre. Dans l’après-midi, un des deux professeurs principaux de l’adolescente propose de profiter de la rencontre parents professeurs prévue le lendemain pour évoquer les faits. Le 14, les deux professeurs font part de la situation à l’ensemble des enseignants de la classe et les invitent à «signaler systématiquement d’éventuels faits de harcèlement» et à «veiller, en cas de travail en demi-groupe, à ne pas séparer Camélia et sa meilleure amie».
La veille et le jour de son décès, Camélia, comme six autres camarades, a été reçue par le proviseur, en compagnie de la conseillère principale d’éducation (CPE). Le dernier entretien, quelques heures à peine avant le drame, se serait déroulé «dans un climat serein», retrace le magistrat d’après les auditions du proviseur et de la CPE. Le chef d’établissement dit alors avoir «expliqué à la jeune femme la portée et les conséquences de son attitude et qu’à cet égard, des sanctions disciplinaires seraient envisagées». Alors qu’un «bulletin» lui est remis afin de regagner sa salle de classe, elle quitte précipitamment l’établissement pour rejoindre la gare de RER.
Concernant la seconde enquête, ouverte pour déterminer les causes de la mort, «les investigations réalisées dans ce premier cadre procédural permettaient d’établir rapidement, sans doute possible, que le décès résultait bien d’un acte volontaire de la part de la défunte, et ce sans intervention matérielle ou physique d’une tierce personne», a confirmé ce lundi le procureur de Meaux. Une troisième enquête, administrative celle-ci, a été ouverte par le ministère de l’Education nationale pour retracer le déroulement des événements et les réponses apportées par l’institution. Elle est toujours en cours. L’équipe éducative pourrait-elle être mise en cause dans le suicide de Camélia ? «Il ne ressort pas d’éléments susceptibles de justifier d’une telle responsabilité pénale», répond Jean-Baptiste Bladier.




