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Réparation

A Notre-Dame, l’Eglise va béatifier 50 membres d’une aumônerie clandestine, tués par les nazis

Près de 2 500 personnes sont attendues ce samedi dans la cathédrale pour assister à un office donné en l’honneur des membres de la Mission Saint-Paul, morts entre 1944 et 1945 «en haine de la foi».

Bon nombre des béatifiés appartenaient aux Jeunesses ouvrières chrétiennes. (Eric Broncard/Hans Lucas. AFP)
Publié le 13/12/2025 à 12h07

L’Eglise honore les résistants chrétiens, plus de 80 ans après. Cinquante jeunes catholiques, membres d’une aumônerie clandestine et tués par le régime nazi, seront béatifiés samedi 13 décembre à Notre-Dame de Paris, lors d’une grande messe réunissant les familles ainsi que plusieurs évêques français et allemands. Au total, 2 500 personnes, dont 1 500 membres des familles, sont attendues pour cette messe de béatification collective - l‘étape qui précède la canonisation (le fait de devenir saint) dans la hiérarchie catholique - qui sera la plus importante organisée en France.

L’Eglise rendra ainsi hommage aux prêtres, séminaristes, scouts ou fidèles laïcs - dont beaucoup issus de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) - de la Mission Saint-Paul, une forme d’aumônerie clandestine mise sur pied en 1943 par l’abbé Jean Rodhain, futur fondateur du Secours catholique, et l’archevêque de Paris Emmanuel Suhard. Il s’agissait alors d’apporter une assistance spirituelle aux jeunes réquisitionnés pour le Service du travail obligatoire (STO), qui a concerné entre 600 000 et 650 000 personnes.

«Je n’avais pas le droit de rester au coin du feu tranquillement»

Ce que s’était employé à faire le père Victor Dillard, intellectuel de renom et prêtre à Vichy avant de rejoindre l’aumônerie : «J’ai pensé que pendant qu’un million et demi de notre belle jeunesse était emmenée en Allemagne, je n’avais pas le droit de rester au coin du feu tranquillement à composer des sermons pour de vieilles dévotes», écrit-il dans une de ses lettres, citées par la radio RCF.

«De juillet à septembre 1943, de 200 à 500 cellules d’Eglise sont ainsi constituées ou renforcées à travers toute l’Allemagne», écrit sur X le Centre national des archives de l’Eglise de France, citant l’historienne Brigitte Waché, dont les travaux ont contribué à faire béatifier les martyrs du STO. Mais, «notamment à partir de juillet 1943 et grâce à l’interception d’une émission de Radio Vatican», la Gestapo découvre les aumôneries clandestines du STO, souligne RCF. Les nazis perquisitionnent ainsi les locaux de l’archevêché de Paris et deux de la Jeunesse ouvrière chrétienne.

Morts «en haine de la foi», selon le Vatican

Avant qu’en décembre 1943, une ordonnance du chef de la Gestapo Ernst Kaltenbrunner s’attaque aux activités catholiques chez les STO, ordonnant l’arrestation, voire l’envoi en camp de concentration de certains membres actifs de la Mission. Déportés à Buchenwald, Mauthausen, Dachau ou Neuengamme, ces jeunes sont morts entre 1944 et 1945 «en haine de la foi», selon la formule vaticane reconnaissant leur martyre.

A l’instar des frères Vallée, l’un ouvrier, l’autre séminariste, victimes de cette sanglante répression et jugés en 1944 pour avoir «nui au moral du peuple allemand», explique à RCF l’abbé Claude Boitard, qui a participé à mettre en lumière leur histoire. Envoyés en camp de concentration, les deux hommes n’en reviendront jamais.

Le plus jeune «n’avait pas vingt ans»

Tous ces martyrs «sont morts de faim, de douleur, de mauvais traitements», explique Mgr Maurice de Germiny. «L’un d’entre eux a été décapité, un autre tué à coups de planche, et surtout ils ont contracté les pires maladies comme le typhus ou la dysenterie», affirme encore le religieux. Certains ont aussi été utilisés comme cobayes par les médecins, et beaucoup ont aussi péri durant les «marches de la mort» à l’évacuation des camps.

Le plus jeune, Jean Mestre, «n’avait pas vingt ans», rappelle Mgr de Germiny, délégué de l’archevêque de Paris pour cette cause de béatification. Le plus âgé, le père Victor Dillard, en avait 58 et se faisait passer pour un électricien père de cinq enfants. Il est mort en janvier 1945 à Dachau. Parmi les cinquante, de nombreux scouts, comme Bernard Morizot, déporté à Buchenwald pour sa participation à des messes et son engagement catholique pendant son STO à Cologne.

«On sait où il est mort, mais pas où il est enterré»

Pour Anne-Sophie Morizot, sa petite-nièce, la béatification est «une reconnaissance» longtemps attendue (elle a été initiée en 1988) qu’elle a apprise avec «une surprise et une émotion très forte, beaucoup de joie, et un pincement au cœur pour tous ceux qui l’ont connu et aimé et ne seront pas là». Sa descendante âgée de 45 ans ajoute que «Bernard a toujours été un visage familier, dont il y avait des photos sur la cheminée ou dans la bibliothèque». Entre cousins de sa génération, ils ont constitué un petit livret compilant photos et lettres de ce grand-oncle féru de sport et de camping, et racontant avec humour son travail dans une usine de caoutchouc qui lui laisse «les mains en sang».

Déporté à Langenstein-Zwieberge, un sous-camp de Buchenwald aux conditions épouvantables où les détenus creusaient un réseau de tunnels destinés à abriter la production d’avions Junkers, Bernard Morizot est fusillé à 21 ans, lors des marches de la mort d’avril 1945. «On sait à peu près où il est mort, mais pas où il est enterré», détaille Anne-Sophie Morizot. Depuis, le souvenir s’est transmis «pas dans le pathos, le chagrin», mais avec l’image «de quelqu’un de gai, de vivant, d’un jeune homme qui avait l’avenir devant lui», ajoute-t-elle. Samedi, une cinquantaine de membres de sa famille assisteront à la cérémonie, munis d’un petit signet préparé en hommage à Bernard.

Une cérémonie de réconciliation

Des évêques français et allemands devraient aussi être présents à cette messe présidée par l’archevêque de Luxembourg Jean-Claude Hollerich qui «s’adressera en français et aussi en allemand» aux fidèles, pour une cérémonie placée sous le sceau de la réconciliation.

En 1987, un premier «martyr français des camps de concentration», Marcel Callo, avait été béatifié par le pape Jean-Paul II. Le procès en béatification collective de ses 50 compagnons avait été ouvert l’année suivante. Le pape Léon XIV a signé en juin un décret reconnaissant leur martyre.

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