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Haine

Des dignitaires chrétiens, juifs et musulmans unis contre un site d’extrême droite ciblant l’islam

Visé par une plainte de responsables religieux bordelais engagés pour «la solidarité» et «la paix», le site «Résistance républicaine» comparaît ce mercredi 4 février à Paris pour un article nauséabond contre les musulmans et leurs soutiens.

«On est solidaires. Quand l’un est attaqué, c’est tout le monde qui a mal», résume le rabbin Moïse Taieb. (Valentina Camu/Divergence)
ParEva Fonteneau
correspondante à Bordeaux
Publié aujourd'hui à 6h32

Juifs, chrétiens et musulmans main dans la main… jusque devant les tribunaux. A quelques jours de la cinquième édition de la «marche pour la fraternité» à Bordeaux, un événement rassemblant, dimanche 8 février, des participants de diverses confessions pour promouvoir le dialogue et la paix, les responsables religieux de la capitale girondine s’apprêtent à adresser un autre signal fort. Ce mercredi 4 février, ils prennent le train pour Paris, direction la 17e chambre du tribunal judiciaire, où ils feront face à la direction de la publication du site d’extrême droite Résistance républicaine, poursuivie pour injure publique et provocation à la discrimination, la haine et la violence en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion.

La plainte est à l’initiative de cinq associations – la Fédération musulmane de la Gironde, le Conseil départemental du culte musulman, l’Eglise protestante unie de Bordeaux, l’Association culturelle israélite de la Gironde et l’Eglise évangélique libre de Pessac –, rejointes par des responsables religieux : un délégué épiscopal, deux pasteurs, deux imams et un rabbin. Deux ans plus tôt, le 29 janvier 2024, un auteur anonyme du site, écrivant sous le pseudo «Jacques Lenormand», publiait un article nauséabond, toujours en ligne, intitulé «Nouvel épisode du suicide français, en public et en direct, dimanche prochain à Bordeaux» pour faire référence à la marche qui se déroulait quelques jours plus tard. «L’auteur [de cet article] désigne les musulmans à une vindicte qu’il veut provoquer, liée au fait qu’ils seraient tous des “guerriers de l’islam” dont l’intégration est impossible en France et qu’il faudrait donc les combattre pour mettre en échec leur prétendue “conquête de la France”», déroule Me Nicolas Rothé de Barruel, l’avocat des religieux bordelais visés dans l’article.

«Mortifère»

L’auteur parle notamment d’«imams conquérants», de «procession de la honte», estimant qu’à l’avenir «les soumis enseigneront le Coran et la sharia à leurs enfants». Les co-organisateurs de la marche seraient «des traîtres parfaits, uniquement intéressés par leurs intérêts individuels et privés». La stigmatisation ne s’arrête pas aux musulmans. Elle s’étend à celles et ceux qui leur tendent la main, aussitôt désignés comme des «lécheurs de babouches».

Une ligne rouge supplémentaire franchie, selon l’avocat des parties civiles : «Cet article trace la quadrature de l’exclusion des musulmans à son dernier degré, en les désignant comme une population non française, qui ne le sera jamais, à exclure du corps social, au même titre désormais que, par extension du domaine de la lutte, toute personne leur tendant la main, fraternelle et aidante à l’intégration, à l’assimilation. C’est une mécanique doublement mortifère.»

Face à cette escalade verbale, une plainte collective a été déposée le 6 mai 2024 auprès du parquet de Bordeaux. Cette dernière a ensuite été transmise au parquet de Paris et à son pôle national de lutte contre la haine en ligne, qui centralise, depuis 2021, le traitement des affaires les plus significatives et complexes en la matière. Contacté, l’avocat de la direction de la publication du site Résistance républicaine, Me Frédéric Pichon, parle d’une «nouvelle procédure bâillon». «Sur le fond, on peut être d’accord ou pas, mais selon moi les limites admissibles de la liberté d’expression n’ont pas été franchies. D’ailleurs, l’auteur ne vise pas tous les musulmans, aucun amalgame général n’est fait», défend-il.

«Une longue histoire du vivre-ensemble »

Ce qui a décidé les plaignants à judiciariser l’affaire, retrace la pasteure Nina Liberman, ce sont deux lettres anonymes adressées à sa communauté, avec une copie de l’article incriminé. L’une d’entre elles a été directement envoyée à son domicile. «Ce n’est pas la première fois qu’on reçoit ce genre de provocations. Jusqu’ici, on avait tendance à les minimiser, à les balayer avec mépris. Mais face à la montée des tensions intercommunautaires, on s’est dit qu’il était temps de se réveiller et de dire stop.» La ligne est claire : apprendre à se défendre ensemble. «On est solidaires. Quand l’un est attaqué, c’est tout le monde qui a mal. Alors on se protège», résume le rabbin Moïse Taieb.

C’est dans ce même esprit qu’est née, à Bordeaux, la mobilisation interreligieuse lancée en 2022 sous le nom de «marche pour la paix», rebaptisée deux ans plus tard «marche pour la fraternité». Un changement de mot qui dit l’époque. «Il y a ici une longue histoire du vivre-ensemble que nous voulons préserver coûte que coûte. L’interconnaissance est la clef : la peur de l’autre naît souvent de l’ignorance», insiste Daniel Ambry, délégué aux relations avec les musulmans au sein du diocèse catholique de Bordeaux.

Avec ses homologues, il ne s’est pas contenté de marcher. A Cenon, une opération «Vivre ensemble», menée avec la mairie, s’adresse désormais aux scolaires. Une initiative qui fait école. «Séduite par la démarche des organisations religieuses bordelaises, l’Eglise m’a contacté pour monter un dossier et partager notre expérience avec d’autres diocèses», se félicite-t-il. La marche, abonde Hassan Belmajdoub, président du Conseil départemental du culte musulman, poursuit un objectif clair : «Promouvoir la paix, le dialogue et la fraternité entre les citoyens, quelles que soient leurs convictions.» La plainte, ajoute-t-il, s’est imposée comme une réponse collective «à la fois symbolique et responsable» face aux attaques subies.

«Ça les émerveille»

Lors de la dernière marche, en 2025, certains applaudissaient au passage du cortège. D’autres semblaient presque incrédules. «Voir un rabbin, des imams, des prêtres, des pasteurs marcher ensemble, ça les émerveille. Ils nous disent : “Ce n’est pas possible”», sourit Nina Liberman. Entre eux, pourtant, rien d’extraordinaire. Ils se tutoient, rigolent, vivent normalement, assure le petit groupe.

La pasteure se souvient de ce soir de Noël, quand elle a invité un imam à rejoindre la célébration. Dans la salle, les corps se sont raidis. «Je l’ai senti physiquement.» Puis les mots sont tombés – «joyeux Noël», «fraternité», «vivre ensemble», «paix» – et quelque chose s’est relâché. «A la fin, c’était comme une forêt de gens qui disaient merci.»

Le 7 Octobre, le groupe reconnaît avoir été pris d’un vertige. «On s’est demandé comment ça allait se passer et finalement, l’imam et le rabbin se sont pris dans les bras», livre Nina. Une étreinte simple, presque banale, comme une manière de résister. Pour ne pas se laisser instrumentaliser et continuer à marcher ensemble.

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