La Dépakine est au cœur de l’un des plus importants scandales liés aux médicaments de ces dernières années, à cause de ses risques désormais bien connus de malformations et de troubles du développement des bébés lorsqu’il est pris par leur mère lors de la grossesse. Mais les preuves scientifiques s’accumulent désormais sur l’incidence d’une prise de traitement par leur père.
Une vaste étude, publiée jeudi 6 novembre et menée par le groupement Epi-Phare (qui lie l’Agence nationale du médicament, l’ANSM, et l’Assurance maladie), apporte de nouvelles données solides. Elle pointe un «risque accru de troubles neuro-développementaux chez l’enfant» lorsque le valproate de sodium, le principe actif de la Dépakine, est pris par le père quelques mois avant la conception.
«On a un risque potentiellement moins fréquent» quand le traitement est «pris par le père plutôt que par la mère. Néanmoins ce sont des conséquences potentiellement lourdes pour l’enfant», précise Philippe Vella, directeur médical de l’ANSM.
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Les enfants dont le géniteur est traité par cette molécule au moment de la conception voient leur risque de développer un trouble du développement intellectuel (qui entraîne des difficultés de communication, d’apprentissage, d’autonomie…) multiplié par deux, par rapport aux bébés dont les pères prennent un autre antiépileptique plus couramment prescrit (le lamotrigine ou le lévétiracétam). Le risque de développer un trouble du neurodéveloppement semble accru de 24 %.
Le valproate est à la base de la Dépakine, produite par Sanofi et indiquée contre l’épilepsie, mais aussi d’autres traitements pour les troubles bipolaires (Dépakote, Dépamide) et leurs génériques. Ils sont contre-indiqués chez les femmes au cours de la grossesse, sauf exceptions.
Pour obtenir ces nouvelles données sur les pères, les scientifiques d’Epi-Phare ont étudié les cas de 2,8 millions d’enfants nés en France entre 2010 et 2015, dont 4 773 avaient un père traité par la molécule pendant la spermatogenèse, c’est-à-dire la période de trois mois avant la conception. 583 de ces enfants présentaient au moins un trouble neurodéveloppemental (310 pour les bébés de père traité par l’un des deux autres traitements).
«Mesures de précautions»
Si les auteurs jugent leurs données robustes concernant le risque de trouble du développement intellectuel, l’augmentation «plus modérée» des troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), ceux du spectre de l’autisme et de la communication, «ne peut être exclue» mais ces résultats «nécessitent encore d’être confirmés».
De quoi renforcer tout de même «les arguments en faveur des mesures de précautions» prises depuis 2015 en France pour limiter l’utilisation de la Dépakine et de tout traitement contenant du valproate, comme l’écrivent les auteurs de l’étude. «Dans l’épilepsie, un arrêt brutal du traitement peut être extrêmement délétère, avertit tout de même le directeur médical de l’ANSM. Si un patient souhaite avoir un enfant et se passer du valproate, c’est un dialogue qui doit se faire avec le médecin.»
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L’Agence européenne du médicament (EMA) avait averti en 2023 d’un possible risque de troubles du développement chez l’enfant, sur la base de deux études réalisées en Suède et au Danemark − mais la méthodologie était jugée insuffisante pour conclure fermement à un tel effet. Plusieurs pays avaient par la suite restreint la prescription aux futurs pères.
En France, depuis janvier 2025, seuls les neurologues, psychiatres et pédiatres peuvent commencer à prescrire ces traitements «pour les adolescents et les hommes susceptibles d’avoir des enfants», rappelle l’Assurance maladie. Pour toute initiation depuis le 6 janvier, et les renouvellements depuis le 30 juin, il faut aussi présenter en pharmacie une «attestation d’information partagée cosignée par le médecin et le patient».
Indemnisations
Interrogée sur France info, Marine Martin, responsable de l’Association d’aide aux parents d’enfants souffrant du syndrome de l’anticonvulsivant, ne se dit pas surprise par de tels résultats : «beaucoup de papas Dépakine» l’ont contactée en racontant «avoir des enfants qui présentaient des troubles autistiques ou des troubles dys variés». Elle espère que l’alerte permettrait «de faire entrer les enfants» de père concernés «dans le fonds d’indemnisation», qui a déjà permis de verser «120 millions d’euros aux victimes».
Les nombreuses procédures judiciaires, encore en cours, ont déjà donné lieu à plusieurs condamnations de Sanofi, notamment pour manque de vigilance et d’informations sur les risques de son produit. En janvier dernier, la justice a aussi confirmé la responsabilité partielle de l’Etat quant à «l’insuffisance d’informations» donnée aux patients et aux médecins sur les risques de prises de la Dépakine pendant la grossesse. Et demandé à ce qu’il répare partiellement les conséquences pour les enfants nés entre 1999 et 2009.




