Près de 3 000 publications scientifiques épluchées, des rapports internationaux, les déclarations des industriels… Pendant des mois, 14 experts se sont retroussés les manches pour étudier les effets de la vape sur la santé, pour le compte de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Objectif : «Regarder tout ce que dit la science et évaluer la force des preuves», a résumé devant la presse Carole Leroux, l’une des coordinatrices de l’analyse, à la veille de sa publication.
Il faut dire que l’usage de la cigarette électronique, présentée par ses défenseurs comme une aide pour arrêter de fumer, s’est de plus en plus répandu : environ 6 % des Français déclaraient vapoter quotidiennement en 2024, quasiment tous étant fumeurs ou anciens fumeurs. Cette consommation est en hausse constante. La tendance inquiète particulièrement chez les jeunes non-fumeurs, très ciblés par l’industrie et risquant une dépendance et des effets nocifs qu’ils auraient pu éviter. Libération vous résume les principaux enseignements du travail de l’Anses, inédit en France.
Des risques possibles pour la santé sur moyen et long termes
Les experts sont clairs : vapoter présente des risques pour la santé. Ils se sont penchés sur l’impact de la vapoteuse sur le cœur, les vaisseaux sanguins, les voies respiratoires, la survenue de cancers. Et ont identifié des risques sur chacun de ces aspects. Il est par exemple «probable» (c’est-à-dire que plusieurs données le montrent, sans être suffisantes à ce stade pour l’avérer) que vapoter engendre une augmentation de la pression artérielle et de la fréquence cardiaque. Mais pour l’instant, rien n’indique que la vape pourrait entraîner des maladies chroniques.
En revanche, plusieurs études ont pointé un lien «possible» (le niveau de preuve est un peu moins fort) entre le vapotage et l’impact sur les voies respiratoires, notamment la survenue de la BPCO, maladie respiratoire chronique. Côté cancers, aucune publication n’a montré le développement de tumeurs, mais des risques d’effets cancérogènes sont aussi jugés «possibles».
Des effets néfastes pour le fœtus pendant la grossesse
L’Anses ne s’est pas intéressée uniquement aux vapoteurs. Elle a aussi étudié l’impact sur les fœtus des femmes enceintes vapoteuses. Conclusion : lorsqu’ils sont exposés aux substances chimiques absorbées par leurs mères, il y a un risque «possible» que le développement de leur système cardiovasculaire et respiratoire soit affecté.
L’analyse ne dit toutefois rien sur un éventuel vapotage passif : «Nous ne l’avons pas étudié», convient devant la presse Thibault Mansuy, l’un des coordinateurs de l’expertise. Les études sont encore rares sur le sujet, et l’Anses recommande de l’examiner plus précisément dans de futurs travaux.
Une évaluation précise difficile
Les conclusions des scientifiques restent prudentes : «L’absence actuelle de maladies chroniques avérées chez les vapoteurs n’ayant jamais fumé pourrait être liée à [un] manque de recul plutôt qu’à une réelle innocuité.» La cigarette électronique s’est démocratisée il y a quinze ans, laps de temps très court à l’échelle scientifique. A l’inverse, il est encore difficile de dissocier les effets du tabac de ceux de la vape, puisque la quasi-totalité des vapoteurs sont des fumeurs ou ex-fumeurs. Ajoutons qu’il n’existe pas «une» cigarette électronique mais beaucoup de modèles, énormément de différences dans les ingrédients, et des produits en constante évolution.
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Et comme il ne s’agit pas d’un traitement médical, les fabricants n’ont pas à présenter des études auprès des agences du médicament française et européenne avant de commercialiser leur produit. «La toxicité va aussi dépendre du comportement du vapoteur, complète auprès de Libération Sébastien Anthérieu, toxicologue à l’université de Lille. Il peut régler la puissance, aspirer de manière plus ou moins forte…»
Le tabac fumé reste plus dangereux
Même si vapoter présente des risques, les experts de l’Anses insistent : fumer est pire. Les vapoteuses ont l’avantage de ne pas générer la combustion si toxique des cigarettes traditionnelles. Les données sur les risques de la vape doivent certes être encore consolidées, mais celles sur la nocivité du tabac fumé sont très documentées. Et les risques identifiés bien plus dangereux. Le tabagisme est, en France, la première cause de mortalité prématurée évitable. Il tue environ 75 000 personnes chaque année dont 45 000 du cancer.
«L’enquête conclut donc que la vapoteuse peut être utilisée pour arrêter de fumer, mais elle doit rester une option transitoire», souligne Benoît Labarbe, chef de l’unité d’évaluation des produits du tabac et produits connexes. Le tabac reste l’ennemi numéro 1 mais, une fois qu’on a réussi à s’en passer, «il faudra songer à arrêter le vapotage parce qu’il y a toujours des risques».




