A la tribune, un homme lutte quelques instants contre le fracas de la pluie sur le bitume pour se faire entendre. «Je veux pouvoir choisir, ma manière de mourir», scande-t-il. Devant lui, un peu plus d’une centaine de personnes, tignasses argentées sous des capuches bien ajustées, alimentent une cacophonie joyeuse, qui n’allège pas la tâche de l’orateur. «T’aurais pu apporter un porte-voix quand même !», crie une dame dans l’assistance en agitant ses boucles blanches. A quelques mètres, une autre, regard malicieux patiné par le temps, rétorque du tac au tac : «On est jeunes, on n’a pas encore l’habitude des manifestations».
Moyenne d’âge ce mardi 23 janvier place du Président Edouard Herriot, à quelques encablures de l’Assemblée nationale ? A vue de nez, entre 70 et 80 ans. Et pour cause : à l’origine de ce rendez-vous, se trouve un «jeune mouvement citoyen» lancé en décembre 2021 et comptant dans ses rangs quelque «3 000 vieux et vieilles de toute la France». Le Conseil National autoproclamé de la Vieillesse (CnAV) entend faire de ses «vieux» membres des «acteurs des politiques publiques» et espère, par ce rassemblement parisien, mettre en lumière «l’urgence» de l’examen du projet de loi sur la fin de vie maintes fois annoncé et repoussé par le gouvernement.
«C’est une question de dignité humaine»
Promesse de campagne d’Emmanuel Macron, l’ouverture d’un droit à «une mort choisie» pour les malades incurables ne cesse de stagner. Cela fait des années que le sujet agite le débat public, des mois que la Convention citoyenne sur la fin de vie, constituée en décembre 2022 à la demande de la Première ministre d’alors, Elisabeth Borne, a rendu ses conclusions : 75,6 % de ses 185 membres se sont prononcés, à la fin de leurs travaux, pour la légalisation de l’aide active à mourir. Depuis, rien. Annoncé en septembre, repoussé en décembre, le texte devait être présenté en février en Conseil des ministres mais, selon une rumeur parmi les militants, pourrait rester dans les placards jusqu’aux élections européennes de juin. Contacté à ce sujet par Libération, le ministère de la Santé n’a pas donné suite.
«Si le gouvernement n’y va pas, c’est peut-être simplement qu’il ne veut pas», tranche Véronique Fournier, une des cofondatrices du CnAV. Cette ancienne cardiologue, aujourd’hui retraitée, s’inquiète «qu’une démocratie comme la France soit autant en retard sur un sujet aussi crucial que la mort». «Je ne connais pas beaucoup de gens qui n’ont pas réfléchi intimement à leur mort. La loi doit permettre de respecter le choix de chacun pour la fin de sa vie. C’est une question de dignité humaine.»
Réticences
«C’est un droit fondamental qui doit émerger de la même manière que le droit à l’avortement a émergé il y a quelques années», abonde Bruno, 72 ans. Derrière ses grosses lunettes rondes, il dit sa «frustration absolue» de voir que le projet de loi n’avance «toujours pas». «Le monde politique est complètement bloqué face à la montée de la droite. Des sujets comme la fin de vie, qui sont des sujets qui nous semblaient matures, semblent désormais régresser», s’alarme-t-il.
«Certains disent craindre qu’on fasse n’importe quoi avec une loi sur la fin de vie. Mais aujourd’hui on fait n’importe quoi avec la mort. Il faut nous laisser notre liberté de choix», insiste Annie Sugier, militante féministe et présidente de la Ligue du droit international des femmes. «La très grande vieillesse est une maladie comme une autre, ceux qui en sont atteints finissent de toute façon par en mourir», ajoute-t-elle. Après quelques minutes d’entraînement, l’homme à la tribune réussit désormais à élever la voix plus fort, plus loin. «En tant que vieux, nous n’avons pas envie de mourir plus que les autres, mais nous avons eu le temps de réfléchir à la manière dont nous voulons mourir. Nous demandons aux politiques un peu de courage». L’entendront-ils ?




