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Décryptage

Laits infantiles contaminés : pourquoi est-il difficile d’établir un lien entre la mort de deux nourrissons et la consommation du produit ?

Des difficultés liées à la détection de la toxine incriminée, la céréulide, retardent les investigations après l’ouverture d’enquêtes pénales sur la mort de deux bébés ayant consommé du lait de la marque Guigoz.

«A ce stade, il n’a pas été mis en évidence de lien de causalité entre la consommation des laits infantiles et la survenue de symptômess», écrivent les ministères de la Santé et de l'Agriculture. (Jean-Michel Delage/Hans Lucas. AFP)
Publié le 23/01/2026 à 19h58, mis à jour le 24/01/2026 à 9h52

Une toxine susceptible de provoquer diarrhées, vomissements et troubles digestifs sévères, des parents inquiets, une affaire qui tourne à la psychose et des analyses qui pourraient prendre plusieurs semaines. Sur le rappels des lots de lait pour bébé, visant depuis plusieurs semaines à la fois le géant suisse Nestlé, le numéro 1 mondial de lait Lactalis ou encore Danone, la justice se penche sur les morts suspectes de deux nourrissons ayant consommé du lait appartenant aux lots identifiés comme potentiellement contaminés.

L’un à Bordeaux, qui «avait notamment été alimenté, entre le 5 et le 7 janvier 2026, avec un lait artificiel de marque Guigoz ayant fait l’objet d’un rappel pour une possible contamination par une bactérie Bacillus cereus», explique le parquet de la ville. L’autre à Angers, où un bébé est mort à l’âge de 27 jours le 23 décembre, après avoir lui aussi consommé du lait Guigoz. Deux enquêtes distinctes ont été ouvertes jeudi 22 janvier.

La contamination par le lait est «une piste sérieuse» mais il est «beaucoup trop tôt pour dire que c’est la piste principale», a expliqué le procureur d’Angers, Eric Bouillard, jeudi. De leur côté, les ministères de l’Agriculture et de la Santé sont pareillement prudents. «A ce stade, il n’a pas été mis en évidence de lien de causalité entre la consommation des laits infantiles concernés et la survenue de symptômes chez des nourrissons», écrivent-ils dans un communiqué. Mais pourquoi est-il difficile d’établir ou de démentir ce lien entre la consommation du lait Guigoz appartenant à ces lots rappelés et une possible intoxication conduisant, dans ces deux cas, à la mort ? Pourquoi cette toxine semble-t-elle entrer dans une zone grise des analyses scientifiques ?

Caractère «très fugace»

Pour le comprendre, il faut d’abord rappeler que la céréulide, mise en cause dans cette affaire, fait partie des toxines que peut produire Bacillus cereus, une bactérie pathogène largement présente dans l’environnement, en particulier dans les sols. Afin d’établir clairement un lien entre la consommation de ces laits infantiles et la mort des deux nourrissons, la toxine céréulide doit ainsi être identifiée à la fois dans le lait, mais aussi chez les bébés. Côté lait, l’Agence nationale de sécurité sanitaire explique à Libération «avoir à disposition des méthodes accréditées d’identification ainsi que de quantification du céréulide dans les matrices alimentaires». Les analyses réalisées par le «laboratoire de référence» «sont en cours». Elles devraient prendre «a minima deux semaines», fait savoir le ministère de la Santé ce samedi.

Ce sera plus compliqué du côté des bébés. Les «prélèvements biologiques» sur les nourrissons ne permettent pas de «détecter directement la toxine céréulide», pointe le Centre de crises sanitaires, un service dépendant du ministère de la Santé. Cette toxine «n’est en effet pas recherchée par les laboratoires car les symptômes surviennent très rapidement après l’ingestion de l’aliment contaminé (trente minutes à cinq heures) et sont de courte durée», abonde l’Institut Pasteur auprès de Libé. Conséquence : impossible de la retrouver dans les selles. Elle pourrait toutefois être identifiée via «l’analyse des vomissements des nourrissons dans les heures qui suivent l’ingestion du lait en question». Un type de prélèvement complexe à mettre en œuvre, prévient la fondation, qui précise qu’il n’existe «pas de centre national de référence concernant cette bactérie car elle est assez banale de l’environnement, et se retrouve rarement chez l’humain». Toutefois, le ministère de la Santé affirme ce samedi 24 janvier à Libération que «la France peut s’appuyer sur des laboratoires au niveau européen» pour «la recherche de la toxine céréulide dans les prélèvements biologiques (selles, vomissements)».

Par son caractère «très fugace» et sa tendance à «se dégrader vite», la céréulide est «dure à mettre en évidence chez l’humain», souligne pour sa part Hervé Le Bars, biologiste au laboratoire de bactériologie du CHU de Brest. «En pratique», il est «très rare qu’elle soit recherchée». Il n’existe donc actuellement «pas de tests capables de la retrouver dans des prélèvements biologiques, car il nous faudrait des réactifs spécifiques», ajoute le médecin. La bactérie Bacillus cereus est, elle, en revanche très «facilement identifiable».

Des autopsies ordonnées

Ainsi, pour ces nourrissons, seul «le gène de la bactérie Bacillus cereus qui produit la toxine» peut être identifié, explique le ministère de la Santé. Mais identifier la bactérie ne revient pas à identifier la toxine. Impossible donc «d’apporter une preuve biologique du lien» entre la consommation du lait Guigoz ou Picot et une intoxication, selon le biologiste Hervé Le Bars.

Dès lors, comment apporter des réponses aux parents des deux nourrissons ? L’Institut Pasteur, qui n’est «à ce stade pas impliqué dans les investigations», indique que les autopsies lancées dans le cadre des deux enquêtes pénales permettraient «de retrouver la toxine», le tout via «les analyses des tissus». Par ailleurs, le centre de recherche spécialisé dans les maladies infectieuses déclare «qu’il n’est pas exclu qu’une demande [leur] parvienne afin de développer en urgence un test pour détecter la toxine dans les échantillons humains».

Mise à jour à 9 h 52 avec les déclarations du ministère de la Santé.
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