L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) publie, ce mardi 13 janvier, un rapport sur les «effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents». L’étude, lancée le 12 septembre 2019, restitue cinq années de recherches en littérature scientifique et d’analyses, donnant lieu à une série de recommandations pour renforcer le contrôle de l’usage des outils de communication numériques chez les adolescents. Pour ce faire, l’Anses a réuni un groupe de travail pluridisciplinaire composé de biologistes, pédopsychiatres, psychologues et chercheurs en science de l’information et de la communication.
Vulnérabilités adolescentes
Pour justifier la cible de son rapport, Matthieu Schuler, directeur général délégué au pôle «Sciences pour l’expertise» de l’Anses, part d’un constat : «Les principes de conception des réseaux sociaux numériques exploitent des vulnérabilités propres à l’adolescence.» En effet, l’agence rappelle que ces outils numériques reposent sur un modèle économique qui vise à monétiser l’attention et les données des utilisateurs, soit en vendant des espaces publicitaires, soit des données personnelles et comportementales à des tiers. Les réseaux sociaux sont ainsi conçus pour maximiser l’engagement des utilisateurs par le biais de divers moyens techniques : interfaces persuasives, contenus personnalisés via l’algorithme, scroll, likes…
Pour Olivier Merckel, chef de l’unité d’évaluation des risques liés aux agents physiques et nouvelles technologies de l’Anses, ces enjeux répondent à un certain nombre de besoins inhérents à l’adolescence : besoin d’interaction sociale, de construction d’une identité et de prise de risques. Néanmoins, ces dispositifs pour capter l’attention entraînent une augmentation du temps passé sur les réseaux sociaux, confrontant les adolescents utilisateurs à plusieurs risques pour leur santé. L’Anses cite notamment les risques de perturbation du sommeil, en cas d’utilisation des plateformes avant le coucher. De plus, les échanges de contenus valorisants sur les réseaux sociaux véhiculent des normes corporelles. Or, la comparaison sociale peut altérer l’image de soi et le bien-être, menant parfois jusqu’à des troubles de conduites alimentaires. Ces outils numériques peuvent aussi être des vecteurs d’expositions aux comportements à risque : consommation d’alcool, tabac, drogues, voire défis à risque, ou créer des conditions d’exposition aux cyberviolences et au cyberharcèlement.
Le rapport de l’Anses désigne enfin les réseaux sociaux comme des «facteurs contributifs de troubles anxiodépressifs, d’automutilation et d’idées suicidaires». Les algorithmes de personnalisation de contenu créent un effet de spirale qui amplifie l’exposition et limite les chances de sortir de ces types de contenus dangereux. Olivier Merckel appelle ainsi à une vigilance particulière : «L’adolescence est une période où la vulnérabilité au niveau des troubles psychologiques et psychiatriques s’installe.» Il pointe par ailleurs des profils particulièrement sensibles à ces dangers : les adolescents LGBTQIA +, les adolescents souffrant de certains troubles psychiatriques ou encore les filles qui seraient plus exposées «à la pression sociale et au cyberharcèlement» que les garçons.
«Des réseaux sociaux protecteurs»
En France, près de 90 % des 12-17 ans utilisent quotidiennement un smartphone pour accéder à Internet. 58 % d’entre eux s’en servent pour accéder aux réseaux sociaux numériques, précise le rapport. Le 10 décembre dernier, l’Australie allait jusqu’à acter l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 16 ans. Lors de ses vœux du nouvel an, Emmanuel Macron réaffirmait sa volonté de protéger «nos enfants et nos adolescents des réseaux sociaux et des écrans», en promettant de porter deux mesures fortes : l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et celle du téléphone portable au lycée.
Si l’Anses ne se prononce pas sur la question de l’interdiction, le rapport ne nie pas la possibilité d’une pratique saine par le biais de «réseaux sociaux protecteurs», c’est-à-dire conçus et paramétrés pour protéger la santé de ses utilisateurs. Le chef de projet rappelle que ces plateformes répondent à certains besoins de l’adolescence, dont l’un est parfaitement sain : celui de communication. L’Anses dresse une liste de plusieurs facteurs à mettre en place pour assurer une pratique contrôlée des outils de communication numérique. Olivier Merckel fixe une ligne directrice : «Il faut apporter aux pouvoirs publics et aux citoyens des éléments de compréhension du numérique […] et asseoir des politiques d’éducation et d’accompagnement au numérique.»
L’agence propose ainsi des recommandations sous la forme de quatre axes. Le premier vise à réguler et sécuriser l’environnement numérique, notamment en contraignant les réseaux sociaux à se conformer à un cahier des charges répondant aux enjeux de santé publique. La deuxième vise à développer l’éducation aux médias et à leurs usages, en associant notamment une intervention de la sphère parentale dans la pratique de leur enfant. Le rapport recommande également de renforcer la prévention des effets de santé, notamment via des campagnes de sensibilisation des adolescents à leur hygiène de vie, sur les troubles de la santé mentale, ou encore sur les cyberviolences et les risques en ligne (pédopiégeage, sextortion, deepfakes…). Enfin, le rapport alerte sur la nécessité d’un soutien à la recherche afin d’améliorer l’état des connaissances concernant les réseaux sociaux, leurs effets et leurs usages.
L’Anses pointe finalement l’importance d’une application effective du Règlement européen sur les services numériques (Digital Service Act). Cette loi, applicable depuis février 2024, a été mise en place pour créer un environnement en ligne plus sûr pour les utilisateurs de l’Union européen, en établissant des règles avec les principales plateformes numériques telles que Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Le rapport rappelle, ainsi, la responsabilité de ces plateformes quant aux conséquences de leurs réseaux sociaux sur la santé publique.




