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Une consommation trop systématique d’antibiotiques en France en 2024

Une étude de Santé publique France révèle que l’Hexagone s’éloigne de ses objectifs face à la menace grandissante de l’antibiorésistance. Elle occupe désormais le deuxième rang des pays consommant le plus de ces médicaments en Europe derrière la Grèce.

Une boite d'Amoxicilline du laboratoire pharmaceutique Viatris, médicament antibiotique utilisé dans le traitement de maladies infectieuses. (Amaury Cornu/Hans Lucas. AFP)
Publié le 18/11/2025 à 9h58

Environ quatre Français sur dix en prennent au moins une fois par an. En 2024, la prescription et la consommation d’antibiotiques en France ont nettement rebondi par rapport à 2023, conclut une étude annuelle de Santé publique France (SpF) réalisée à partir de données sur les remboursements de la Sécurité sociale, communiquée pour la Semaine mondiale de sensibilisation à la résistance aux antimicrobiens.

Le rebond concerne les prescriptions (plus de 860 pour 1 000 habitants dans l’année, une augmentation de 4,8 % comparé à 2023), comme la consommation (+ 5,4 % des doses journalières pour 1 000 habitants). L’étude révèle plus précisément que les généralistes français, source de la majorité des ordonnances, ont prescrit davantage d’antibiotiques (+ 6,2 %). Il en a été de même pour les spécialistes (+ 1,5 %), mais statu quo chez les chirurgiens-dentistes (-0,2 %).

«Epidémies saisonnières hivernales d’activité soutenue»

Une augmentation globale qui représente une «cassure» en 2024, a déclaré le docteur Rémi Lefrançois, responsable de l’unité infections associées aux soins et résistance aux antibiotiques de SpF. Après une tendance à la baisse depuis 2014, avec une chute liée au début de la crise du Covid, 2021 et 2022 avaient été marquées par une reprise de l’usage des antibiotiques, en raison du retour des infections hivernales courantes et des consultations. L’année 2023 était apparue comme un rétablissement d’une consommation à la baisse avec un effet de la pédagogie collective.

Pour expliquer une telle augmentation depuis 2024, «l’une des hypothèses est liée aux épidémies saisonnières hivernales (grippe, bronchiolite), d’activité assez soutenue, majoritairement virales […] mais pouvant entraîner des prescriptions d’antibiotiques» , pourtant inutiles, a estimé Rémi Lefrançois.

Deuxième pays le plus consommateur d’Europe

Avec cette hausse, la France s’éloigne de ses objectifs et demeure parmi les mauvais élèves européens malgré la menace grandissante de l’antibiorésistance. Le pays reste ainsi «loin de l’objectif cible de 650 prescriptions pour 1 000 habitants par an d’ici 2027», et «occupe le deuxième rang des pays consommant le plus d’antibiotiques en Europe», derrière la Grèce, a commenté le docteur Caroline Semaille, directrice générale de SpF.

Si le pays est passé de cinquième à deuxième en un an, «les données européennes (Union Européenne, Islande et Norvège) sur la consommation totale d’antibiotiques, en ville et à l’hôpital, sont à relativiser» vu les différences d’accès aux soins et de systèmes de santé, a précisé Rémi Lefrançois.

Des disparités au sein du territoire

La différence avec nos voisins européens se joue aussi sur nos pratiques et notre histoire de l’approche médicamenteuse. «La connaissance des Français sur l’antibiorésistance n’est pas bonne et a tendance à s’éroder», a alerté le docteur Lefrançois en appelant à «reprendre notre bâton de pèlerin». «Il faut faire encore plus pour sensibiliser, convaincre et aider ces prescripteurs», a jugé l’infectiologue, évoquant par exemple «peut-être une marge dans l’utilisation des tests de diagnostic rapide pour angine ou cystite».

L’Hexagone affiche aussi des disparités de consommation d’antibiotiques en fonction de l’âge, du sexe ou du territoire. Chez les enfants de zéro à quatre ans, les prescriptions d’antibiotiques se sont globalement stabilisées en 2024, mais ont particulièrement augmenté au troisième trimestre sur fond d’épidémies. Chez les seniors, elles ont augmenté.

La consommation est aussi demeurée plus importante chez les femmes que chez les hommes, et dans certaines régions, comme la Corse et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Une différence qui s’explique, selon le docteur Lefrançois, par «une population âgée et une offre de soins élevée en généralistes et spécialistes» dans ces zones.

L’antibiorésistance comme principale menace de santé publique

Le recul de la consommation d’antibiotiques est un objectif des autorités sanitaires pour freiner l’apparition de bactéries résistantes à ces molécules ayant révolutionné la médecine moderne. Si la résistance de l’organisme aux antibiotiques est naturelle, elle est exacerbée par une consommation excessive ou inappropriée des traitements, par exemple contre la grippe saisonnière, d’origine virale et non bactérienne.

L’Organisation mondiale de la santé, qui la dépeint comme l’une des principales menaces de santé publique, a alerté mi-octobre contre la propagation croissante de bactéries devenues résistantes. Cela compromet l’efficacité de traitements vitaux, par exemple contre la tuberculose, et rend potentiellement mortelles des blessures mineures et infections courantes.

Pour éviter le scénario noir de dizaines de millions de morts liées à l’antibiorésistance, des chercheurs travaillent sur une palette de pistes, comme le développement de traitements susceptibles de lutter contre les bactéries coriaces sans compromettre l’équilibre microbien de l’organisme.

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