«Il se met à courir comme un dément et crie: "Il fait beau, il fait beau. Il est clair qu'il ne se rend plus compte de ce qu'il fait.» Chamonix, été 1955. Louis Lachenal est pressé. Cinq ans ont passé et ces phrases d'Annapurna, premier 8000 le hantent. Leur auteur? Maurice Herzog, le héros aux doigts coupés, le premier rôle de cette tragédie. Lachenal-le «dément», lui, veut faire savoir à tous que c'était Herzog l'«illuminé» et que lui, lucide, l'a arraché à l'extase du sommet, l'a forcé à redescendre.
L'Annapurna a coûté ses pieds à Lachenal et, depuis ce 3 juin 1950, il souffre: opérations, greffes, déprime, deux ans d'enfer, autant de purgatoire. Il est retourné à sa montagne à tout petits pas douloureux, a appris à conduire, prenant la route comme il prenait la montagne: vite. Paris-Chamonix, six heures quarante, sans l'autoroute... «Lui qui avait su se jouer des abîmes avec la légèreté d'un oiseau souffrait d'être réduit à l'état de bête lourde et malhabile qui est celui de l'homme. Au volant de sa voiture, pour quelques instants, il avait l'illusion de retrouver la grâce céleste (1).» En deux phrases rageuses, Lachenal crie son regret de ne pas avoir fait demi-tour ce matin de 1950: «Si je devais y laisser mes pieds, l'Annapurna, je m'en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française.» Mais Louis Lachenal, 34 ans, vit son dernier été. Après sa mort, le 25 novembre 1955, personne n'entendra son cri du coeur, qui restera oublié pendant quarante ans, dans l'o




