La Grave (Hautes-Alpes) , envoyé spécial
Le village ne l'appelle que Bill, car ici personne ne connait son vrai nom. Discret, réservé, l'homme vit dans un monde où les contingences matérielles importent peu, où le statut social est déboulonné par l'ivresse des cîmes. Sur la carte de visite qu'il tend, on n'en apprend guère plus, si ce n'est qu'avec d'autres frères des sommets, il partage cette étrange manie de lister ses adresses comme autant de boites postales. Sur le bristol, juste quelques lignes, et un nom d'emprunt, sans doute pour mieux se cacher: Vermont Bill, comme d'autres s'appellent Nevada Slim, ou Indiana Jones. L'homme va sur ses 46 ans mais en paraît quinze de moins. L'imagerie d'Epinal dirait sans hésiter qu'il a le visage buriné par le soleil et les cheveux noirs qui coulent en boucles. Bill, à sa manière, est un philosophe. Au sein de cette aristocratie de la neige qui se paye d'anglicismes, il appartient à la confrérie des «Snow Bums», ce que les gens de la haute (altitude) traduisent par la formule «clochard des neiges». Cela fait maintenant près de dix ans que l'Américain à la voix douce tisse des liens avec le village de La Grave (500 habitants, dans les Hautes-Alpes), observe les changements de mentalité et les arrivages de nouveaux comportements. Sur la route de son existence, des noms s'entrechoquent. L'Alaska, les Rocheuses, le nouveau Mexique, le Vermont, évidemment, qui l'a vu naître. Et puis La Grave où, en chasseur de pente, en rôdeur de couloirs




