Le hand était il y a encore vingt-cinq ans un gros bourg de montagne raboté par la neige et brûlé par le soleil. Sélectionneur entre 1985 et 2001, Daniel Costantini avait fait installer l'électricité, le tout-à-l'égout, et déneigeait lui-même les accès bouchés par les congères. Son successeur, Claude Onesta, l'a fait rentrer dans l'ère des conseils d'administration où, invité, il délivre la parole du «leadership transformationnel», contre un chèque au porteur. Son livre (1) écrit à la première personne ou le portrait de soi-même ? Pour être franc, on reconnaîtra mieux le personnage et son côté orateur troisième République, dont la voix roule comme le Gave de Pau, à travers un profil écrit par un tiers et qui lui ressemblerait moins.
Paradoxe. Car, tout au long des 280 pages, Onesta endosse le rôle qu'il s'est donné et que les journaux ont applaudi : celui de l'homme qui ne dirige pas et qui livre des recettes expliquant l'inexplicable. Lu comme ça, le livre peut sembler une plaisanterie. Mais c'est la victoire à répétition qui peut sembler l'être car le sport, depuis qu'il est sport, ne produit que de l'échec. En fait, rien n'est plus grandiose qu'un livre qui n'arrive pas à donner de véritables explications à une décennie de succès fracassants et ininterrompus. Jamais en effet dans le sport français un homme, qui n'était pas un dompteur de fauves comme son prédécesseur, n'avait porté un sport sur une telle cime. Onesta en convient d'ailleurs : gagner est anormal. C'est pour cette raison que ce livre est hautement recommandable : l'homme qui a tant gagné raconte l'anormalité et comment lui, qui croule sous les conquêtes, se trouve face à ce paradoxe sans cesse répété.
Un chapitre, «Gagner pourquoi faire ?», vaut à lui seul l'acte d'achat. Onesta sort du pays des archétypes, c'est chose évidente, mais qu'un homme se pose justement la question de l'intérêt même de la victoire dans le sort de très haut niveau le rapproche de Platon. Pour lui, gagner «ne vaut que si on progresse ensemble», sinon c'est une soupe d'épluchures qu'on peut donner au chien. Evidemment, un homme qui possède de tels succès dans le tiroir de sa coiffeuse a toutes les chances de passer pour un affreux poseur. La réponse en fait se trouve à la fin du livre, et comme elle a mis du temps à mijoter, c'est servi comme une souris d'agneau. C'est Pierre Dantin, doyen de la faculté des sciences du sport d'Aix, qui nous l'apporte sur son lit d'asperges : «Claude Onesta passe son temps au décryptage et à la compréhension de l'autre. Il laisse vivre et exister sans se substituer à eux par son autorité et sans les aliéner à ses principes.» Ou encore : «Une équipe, comme toute organisation, est d'abord une entité sans cesse apprenante. Et c'est valable aussi pour son leader.»
Représailles. Au fait : qu'a-t-il appris sur lui-même du saccage du studio de l'Equipe TV le soir de la médaille d'or à Londres ? «Je me suis comporté comme un con.» Pour mémoire : remontés par les écrits des journalistes de l'Equipe, les Bleus, lancés sur la route de la cuite, avaient fait voler en représailles imbéciles le mobilier. Que retenir une fois le livre refermé ? La remarquable trajectoire d'un fils de communiste italien qui a fait sienne cette citation de Kipling : «Rêver, mais sans n'être qu'un rêveur.»




