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Rugby

Flash Black sur la semaine des Bleus

Malgré un jeu sans âme, le XV de France est pressé d’en découdre avec l’ogre néo-zélandais, samedi, en quart de finale.

Les Bleus, lors de France-Canada (41-18), le 1er octobre. (Photo Eddie Keogh. Reuters)
ParMathieu Grégoire
Envoyé spécial à Cardiff (pays de Galles)
Publié le 16/10/2015 à 19h46

Traditionnelle rencontre de Coupe du monde, ce samedi soir au Millennium de Cardiff, entre deux équipes installées dans une routine bien définie. Celle de la victoire pour les Blacks, celle de la médiocrité pour les Bleus. Ces derniers sortiront-ils enfin des sentiers battus ou se contenteront-ils de servir la même soupe et le même rugby sans âme ? Celui qui connaît déjà la réponse peut miser une fortune, les autres attendront les premières minutes du match pour être fixés. En attendant, retour en quatre temps sur une drôle de semaine d’une drôle de guerre.

La langueur monotone de l’automne

Lundi matin, dans le lobby de l’hôtel Vale Resort, les Bleus ne semblent ni vexés par leur défaite logique de la veille face à l’Irlande (24-9), ni excités par le défi à venir. A quelques mètres de Pierre Camou, le président de la Fédé qui grille une clope à l’entrée, ils sont juste blasés, contemplatifs. L’ailier Rémy Grosso dit à sa femme qu’il l’aime par FaceTime, Noa Nakaitaci donne le biberon à sa fille, Fred Michalak joue aux cartes avec Yannick Nyanga et Brice Dulin. Une grande partie des avants squatte les canapés du hall d’entrée. Le colossal Uini Atonio vient les saluer un à un en apposant délicatement son front sur celui du coéquipier. Le demi de mêlée Rory Kockott scanne les allées et venues avec son regard bleu acier. Dans une autre vie, il aurait pu être un tueur de cinéma lancé aux trousses de Denzel Washington. Au moment présent, il s’interroge surtout sur l’utilité des efforts estivaux, ce col de l’Iseran gravi à vélo et en tête, les radeaux qu’il a fallu construire, la via Ferrata et les glaciers escaladés. Préparés comme des commandos, ils risquent de finir bleus-bite. Philippe Saint-André préfère pester contre l’arbitrage, le coup de poing sur Pascal Papé, cette pénalité qu’il espérait pour revenir à 14-12.

Jeudi, au Celtic Manor de Newport, on retrouve PSA à l’heure du goûter. Il a chaussé ses lunettes, prend son chocolat chaud en lisant un article sur les Sud-Africains dans la presse anglaise. Une partie du staff médical le rejoindra. Pas Yannick Bru, qui sera toujours entraîneur sous l’ère Novès, ni Patrice Lagisquet, accoutré comme Richard Virenque et parti faire du vélo en début d’après-midi. Lagisquet sourit peu, ou alors jaune. Le jeu des lignes arrière, qu’il entraîne, est à son image. Le buffle Louis Picamoles descend prendre un café avec ses parents. Tous sont ensemble depuis le 5 juillet, tous trouvent le temps interminable, l’ennui immense. Mortel ? Réponse samedi.

Dans la langueur de cet automne gallois, quelques lueurs scintillent. Le regard cruel de Guilhem Guirado, qui invite à «ne pas se tromper de match : les Blacks vont vouloir nous défier, nous faire mal. Si vous pensiez que c'est juste du jeu de mouvement, vous vous méprenez. L'essentiel est basé sur l'agressivité.» Le phrasé spontané de Bernard Le Roux, qui a une tactique simple pour contrer le capitaine all black Richie McCaw : «Le défoncer.» La gouaille de Yoann Maestri, qui se révèle au fil des semaines, et raconte la tactique de Morgan Parra, titularisé en 9 (demi de mêlée), pour amadouer ses avants : «Il a obtenu très jeune de gros contrats, et il a arrosé tout le monde ! On le suit à fond, il sait rincer les avants. Non, sérieusement, c'est une forte personnalité.» Parra touche 46 000 euros par mois à Clermont, c'est un petit futé qu'il faut surveiller dans un vestiaire, comme le lait sur le feu. Mais aussi le genre de joueur qui sort une formation de sa torpeur.

La vista superflue de Blanco

Depuis le début de la Coupe du monde, Serge Blanco, le vice-président de la fédération, mange bien, dort bien, papote souvent avec Saint-André et distrait les suiveurs engourdis. Il raconte des anecdotes de la Coupe du monde 1987, débite des saillies à la chaîne, lunettes de soleil dans ses cheveux épais et Adidas toujours neuves aux pieds. Magnéto, Serge.

En mode alpiniste : «Nous sommes un tout petit bonhomme, en bas de l'Everest. Il commence à gravir l'Everest. On veut partager le point de vue avec les Blacks, pour voir ce que ça fait d'être en haut et de regarder l'horizon.» En mode religieux : «A Lourdes, il y a des miracles, mais dans le rugby français, il n'y a jamais de miracles. Juste une histoire qui se crée et se vit entre hommes.» En mode pâtissier : «Choisir entre McCaw et Dusautoir ? Ce sont deux gâteaux, un à la vanille, un au chocolat, et moi j'aime bien manger, alors je prends les deux.» En mode glandeur : «Ça fait un an que je suis là, je ne fais rien, et je ne veux rien faire. Si j'observe ? Très peu.» Blanco sied parfaitement au néant actuel du XV de France. Mais comme lui, il est toujours capable d'une fulgurance : «A ce niveau, c'est une question de volonté collective. Sur certains rucks, tu voyais deux Irlandais face à six Français, ils faisaient leurs mimiques, leurs grimaces, et ils nous maîtrisaient. Ils avançaient dans notre camp, tout le temps, et même 50 centimètres gagnés sont fondamentaux dans ces matches. Il faut avancer. On respecte la Nouvelle-Zélande, mais il ne faut pas tomber en syncope devant elle. Ma vision va vers la conquête.»

Conseils d’amis

Blanco ou Saint-André sont de toute façon hors jeu, à ce stade des débats. «Sur le terrain, tu as parfois l'impression d'étudiants qui répètent leur leçon, qui respectent les consignes mais prennent peu d'initiatives. Contre l'Irlande, les joueurs n'ont pas eu beaucoup de ballons, mais ils ne les écartent même pas. A un moment, il faut jouer ! » juge Imanol Harinordoquy, qui a affronté les Blacks lors du quart victorieux de 2007 et de la finale perdue de 2011. Les mecs doivent prendre conscience que cette Coupe du monde est la leur. Les joueurs doivent s'approprier l'aventure, provoquer des discussions, des réunions, des petits clashes. Faut que ça vive !» Le Basque se souvient de ce dimanche d'octobre 2011, enfermé avec ses coéquipiers dans une salle de leur hôtel après la défaite face aux Tonga : «Au 30e étage, ou bien plus haut, je ne sais plus, une pièce sans fenêtres. On s'est dit nos vérités. Avant, chacun était dans son coin, ne pensait qu'à ses petits problèmes. On n'a rien révolutionné par la suite, et pourtant tout est parti de là. L'implication, la volonté farouche sont nées à ce moment.» Le précédent sélectionneur, Marc Lièvremont, avait cristallisé une partie de l'agacement de ses joueurs : «Ils ne me détestaient pas, je pense, mais il était important qu'ils se sentent seuls contre le reste du monde. Philippe a fait son boulot, maintenant, ça ne lui appartient plus. Les joueurs doivent s'affranchir du discours du sélectionneur, comme des critiques.»

La tactique de la réaction s'avère complexe. PSA est un affectif plutôt lisse, les médias restent sur la réserve, les leaders sont rares et peu écoutés, mais Lièvremont espère quand même voir «des fous lucides sur la pelouse. En 1999, comme joueur, en 2011, comme sélectionneur, je craignais l'humiliation face aux Blacks. Et finalement, on a réalisé des chefs-d'œuvre.» Harinordoquy abonde : «En 2007, nous n'avons pas pensé un seul instant que nous pouvions les battre avant la rencontre. A la mi-temps, nous regardions tous nos chaussures, le souffle coupé, l'impression d'être passés dans une machine à laver. Mais l'écart était ténu, et on s'est promis de ne rien lâcher. Plus le match avançait, plus on voyait de la peur dans le regard des Blacks. Quand le score est serré, ils réduisent la voilure.»

Pendant ce temps-là, les Blacks…

La voilure, Gilbert Enoka, le préparateur mental des Blacks devenu manager adjoint, la retend entre chaque rencontre. On repère sa grande silhouette dans le minuscule café de l'hôtel Marriott de Swansea, où les Blacks vivent leur vie de favori perpétuel. Les piliers Joe Moody et Owen Franks dévorent des pilons de poulet, le deuxième-ligne Whitelock embrasse sa famille comme du bon pain. Capuche sur la tête, mains sur les hanches, la star Ma'a Nonu écoute silencieusement un pasteur, tout comme le jeune Waisake Naholo. Celui-ci a subi une fracture du péroné mi-juillet et dit être guéri grâce aux herbes médicinales de son village natal des Fidji. Le manager Steve Hansen a validé ce remède ancestral et le conte qui va avec. La machine black aime ce genre de légendes, urbaines ou rurales, qui enjolivent leurs faits d'armes. Jonah Lomu en est une à lui tout seul, et il fait vivre sa famille par ce simple biais. Jeudi soir, au Liberty Stadium de Swansea, encadré de sa femme, de sa belle-mère et de ses deux enfants, il a dîné avec les bourgeois locaux, qui avaient déboursé de 180 à 1 700 euros pour avoir le privilège de le regarder manger et signer des goodies. Sur le match de samedi soir, auquel il n'assistera pas, Lomu dit : «La France est une équipe très dangereuse pour les Blacks. Ils n'ont pas encore montré leur vrai visage, s'ils le font, ce sera un match compliqué.» Mercredi, les Blacks sont allés se balader au bout de la jetée de Swansea, dans le quartier de Rumbles. Jusqu'à une récente vente aux enchères, le petit club de ce voisinage détenait un maillot néo-zélandais de la tournée de 1905, celle des «Originals», car il s'agissait de la première sélection black. Les Originals gagnaient déjà tout.

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