Le monde de l’athlétisme est en émoi. Le rapport de l’Agence mondiale antidopage (Ama) dévoilé lundi après-midi à Genève montre l’ampleur d’un double scandale : celui d’un dopage organisé et couvert par les autorités en Russie et, afférent, celui d’une corruption au plus haut sommet de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), dont des responsables auraient tenté de faire chanter des athlètes soupçonnés de dopage en échange de leur silence.
La Russie, son gouvernement, et ses athlètes sont cloués au pilori par l'AMA, qui réclame leur mise au ban : la suspension du pays de toutes les compétitions, notamment les JO de Rio, l'an prochain, en raison de cas de dopage qui n'auraient pas «pu exister» sans l'assentiment du gouvernement, conclut le rapport, qui décrit «une culture profondément enracinée de la tricherie». L'IAAF a fait savoir qu'elle lançait la procédure de suspension.
Reportages. L'agence juge que les Jeux de 2012 ont été rien moins que «sabotés» par la présence d'athlètes dopés. Elle recommande la suspension à vie de cinq Russes, dont la championne olympique du 800 mètres, Maryia Savinova. Le document est accablant pour Moscou et ses performances sur la piste, mais le dopage organisé concerne d'autres pays et d'autres sports.
Interpol a annoncé qu'il allait coordonner une enquête mondiale sur le dopage, pilotée par la France. Une opération qui s'appellera «Augias», en référence aux écuries que le dieu Hercule avait dû nettoyer dans la mythologie. «Des déclarations de témoins et d'autres preuves ont mis en lumière un haut niveau de collusion parmi les athlètes, les entraîneurs, les médecins, les officiels et les agences sportives pour fournir de façon systématique aux athlètes russes des produits dopants afin d'atteindre le principal objectif de l'Etat, produire des vainqueurs», est-il écrit dans le rapport, de la commission d'enquête, dirigée par le Canadien Dick Pound, qui fut le premier président de l'AMA. Le texte décrit «une culture profondément enracinée de la tricherie».
Sur le volet corruption, Mediapart et Lyon Capitale avaient dévoilé la semaine dernière les grandes lignes du rapport. Des responsables de l'IAAF, en particulier son ancien président Lamine Diack (82 ans), sont soupçonnés d'avoir reçu des sommes d'argent (200 000 euros au moins) en contrepartie de la couverture de pratiques dopantes, principalement en Russie.
L’affaire est sortie grâce à des reportages réalisés par la chaîne allemande ARD en décembre 2014 puis en août 2015. D’anciens dopés russes y témoignent, figurant comme lanceurs d’alerte. A la suite de cela, l’AMA a mis sur pied une commission d’enquête indépendante chargée d’approfondir ces allégations. Elle y travaille depuis le mois de janvier.
Volte-face. La justice française s'est emparée du dossier, avec des perquisitions et des auditions qui ont abouti la semaine dernière à trois mises en examen. La plus explosive a été celle de Lamine Diack, président de l'IAAF jusqu'en août, mis en examen pour corruption passive et blanchiment aggravé. Les deux autres touchent certains de ses proches, à commencer par son conseiller juridique sénégalais, Habib Cissé, ainsi que l'ancien médecin responsable de la lutte antidopage à l'IAAF, le Français Gabriel Dollé. Tous les deux sont mis en examen pour corruption passive.
D'après Mediapart et Lyon Capitale, deux des fils de Lamine Diack, Pape Massata et Khalil, sont également impliqués. En Russie, la fédération d'athlétisme n'aurait pas hésité à faire chanter ses propres athlètes pour qu'ils paient de leur poche le silence de l'IAAF sur leurs pratiques douteuses.
La fédération internationale a ainsi annoncé que quatre procédures disciplinaires avaient été ouvertes à l’encontre de Gabriel Dollé, Pape Massata Diack, Valentin Balakhnichev, trésorier de l’IAAF jusqu’en décembre 2014 et ancien président de la fédération russe, ainsi que son compatriote Alexei Melnikov, ex-entraîneur national de marche.
Samedi, l'un des coauteurs du rapport de l'AMA décrivait en ces termes le fonctionnement de l'IAAF sous la mandature de Diack : «Vous avez un groupe de vieux messieurs qui se sont mis de l'argent dans les poches - via de l'extorsion et des dessous-de-table - mais qui ont également provoqué des changements significatifs dans les résultats et les classements des compétitions internationales d'athlétisme.» Le successeur de Diack à la tête de l'IAAF s'est déclaré «choqué, en colère et profondément attristé».
Lundi soir, le numéro 2 de l'Agence russe antidopage, Nikita Kamaïev, a déclaré que les «accusations» de dopage et de corruption à l'égard de la Russie étaient «infondées». «Concernant la destruction d'échantillons [pour des contrôles antidopage, ndlr], je ne vois rien de probant dans le rapport mais seulement des déclarations étayées par aucune preuve, a-t-il déclaré, cité par l'agence Tass. Même chose pour les accusations de pots-de-vin payés par les sportifs. Toutes ces accusations sont infondées.»
«L’AMA n’a pas le droit de suspendre la Russie», a d’abord réagi Vitali Moutko, ministre des Sports, avant de faire volte-face :«Si, à partir [du rapport] de la commission de l’AMA, les instances internationales, comme la Fédération internationale d’athlétisme ou bien l’AMA, émettent des recommandations, nous les suivrons évidemment.»




