Michel Platini a annoncé jeudi qu'il jetait l'éponge : l'élection anticipée à la présidence de la Fédération internationale de football (Fifa) du 26 février se fera donc sans lui, comme il l'a expliqué dans l'Equipe et pour l'agence de presse américaine AP. «Je retire ma candidature, je n'en peux plus», a déclaré l'actuel président de l'Union des associations européennes de football (UEFA), suspendu fin décembre de toute fonction dans le foot pour huit ans par le comité d'éthique de la Fifa dans l'affaire des 2 millions de francs suisses (1,8 million d'euros) versés en 2011 par l'instance pour des travaux «prétendument effectués» (selon les mots de la justice helvétique) entre 1999 et 2002. En soi, ce qu'a dit Platini n'a aucune importance : tout le monde savait qu'il était mort dans la course à la présidence de la Fifa.
En revanche, ce qui se trame en coulisse depuis ce début d’année est gigantesque, embrassant à la fois les grands équilibres de l’institution faîtière du jeu le plus populaire de la planète et le cheminement d’un homme qui pensait avoir le monde à ses pieds il y a encore quatre mois et qui s’est égaré sous la violence du choc.
Que vaut le retrait de Michel Platini ?
Pas grand-chose en soi. Tant qu’il n’était pas innocenté (c’est-à-dire débarrassé de ses huit ans de suspension), il n’était pas éligible, et la justice interne de la Fifa lui imposait un chemin de procédures qui l’aurait emmené au-delà du 26 janvier, date limite du dépôt des candidatures : Platini le savait, ses conseils aussi. Dès lors, c’est l’histoire du renard jugeant trop verte une grappe de raisins qu’il sait inaccessible. Un exemple : Platini a été condamné le 20 décembre, il compte faire appel devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) mais pour cela, il doit connaître les motivations du jugement du comité d’éthique. Or, il les attend toujours. Au fond, le comité d’éthique a gagné la guerre : temporiser tant et plus - sur les jugements ou la notification de ceux-ci - pour neutraliser l’ex-numéro 10.
Quel est le jeu du Français ?
Dans l'Equipe, Platini plaide l'aspect logistique : même s'il était requalifié par le TAS (ce qui n'est pas acquis) avant le 26 janvier, il n'a «plus le temps ni les moyens d'aller voir les électeurs, de rencontrer les gens, de [s]e battre avec les autres» candidats : «Comment remporter une élection où l'on m'empêche de faire campagne ?» Son camp fait aussi savoir qu'il aura ainsi les mains libres pour recouvrer son «honneur», certains proches ayant très mal vécu la mise en cause de son intégrité. Voilà pour la version officielle, largement incomplète.
La vérité est que Platini a passé un deal, formalisé le 27 décembre à Dubaï, avec celui qui s’était présenté comme le candidat de substitution de l’UEFA à la présidence de la Fifa en cas d’empêchement - désormais acté - du Français : le Suisse Gianni Infantino, alias «le chauve des tirages au sort», dont, c’est le moment de s’en souvenir, la candidature avait plongé Platini dans une colère noire, puisque le Français avait été mis devant le fait accompli par le Valaisan, son secrétaire général depuis 2009.
Entre-temps, leurs rapports se sont adoucis. Platini continue de voir Infantino comme un intriguant, mais la communauté d'intérêts qui lie les deux hommes ne lui échappe pas. Peu considéré au sein même de l'UEFA, où il se raconte que sa finesse manœuvrière dépasse de beaucoup sa vista politique, le Suisse a besoin de crédibilité. Dès lors, l'appui d'un Platini qui tient encore le comité exécutif de l'instance, tout en pouvant se targuer de «150 soutiens déclarés» de fédérations nationales (elles seront 209 à voter fin février, ce qui laisse une sacrée marge à l'ancien meneur de jeu des Bleus), est inestimable : correctement exploité, il ferait d'Infantino le prochain président de la Fifa presqu'à coup sûr, pour peu que la justice américaine - qui diligente les arrestations des édiles du foot mondial et les demandes d'extraditions qui vont avec depuis la fin mai - ne trouve rien à redire au cursus du Suisse.
Du côté de Platini, le calcul est plus spéculatif, mais il se tente. Infantino lui a garanti qu’élu, il mettrait de l’ordre dans les procédures disciplinaires en vigueur au sein de l’instance. L’idée est de passer d’un contrôle interne cher au président de la Fifa depuis 1998, Sepp Blatter - le fameux comité d’éthique, souvent utilisé comme arme servant à éliminer des opposants ou enterrer des rapports gênants -, à un contrôle externe, ce qui reviendrait à se rapprocher des tribunaux civils. En clair, liquider cette justice d’exception qui a mis Platini au tas en prenant des libertés avec les fondements du droit - présomption d’innocence, secret de l’instruction, droit de l’accusé à être entendu, etc. Platini pourrait ainsi voir l’étau se desserrer… et, à terme, recouvrer ses prérogatives de patron de l’UEFA : en privé, il explique depuis des semaines que c’est la seule chose qui compte désormais, en plus du regard que ses proches portent sur lui.
Gianni Infantino peut-il être élu ?
L'appui inconditionnel de l'UEFA - qui détient le porte-monnaie du foot mondial, en gros - est une arme décisive pour peu qu'Infantino parvienne à combattre le sentiment anti-UEFA qui, de toute éternité, règne à la Fifa - la réciproque existant aussi, comme le reconnaît Platini dans l'Equipe. Or, les retours d'Infantino, qui ratisse les fédérations mondiales depuis des mois en expliquant en gros que Platini, c'est lui, sont assez favorables pour l'heure.
Et puis, qui d'autre ? Le Sud-Africain Tokyo Sexwale vient du monde des affaires, pas de celui du ballon : un handicap en principe rédhibitoire. Le prince Ali de Jordanie est aux prises avec des problèmes personnels, et il s'était écroulé face à Blatter quand le Suisse avait été réélu à ses dépens en mai. Excellent connaisseur des arcanes d'une Fifa où il aura occupé différents postes (secrétaire général adjoint, conseiller…) pendant dix ans, le Français Jérôme Champagne a vendu à ce jour 170 exemplaires de son ouvrage programmatique sorti en janvier 2015, Comment je veux révolutionner la Fifa, ce qui ne laisse pas augurer d'un raz-de-marée électoral fin février.
Reste le cheikh de Bahreïn Salman ben Ibrahim al-Khalifa, vice-président de la Fifa et patron en exercice de la Confédération asiatique. Du (très) lourd, mais Salman est aussi la bête noire de certaines ONG qui l’accusent d’avoir collaboré à la répression visant des athlètes (dont des joueurs de foot) opposés au régime bahreïnien 2011. Si la Fifa portait à sa tête un homme ayant effectivement torturé des footballeurs, l’institution creuserait sa propre tombe plus profondément encore.
Où en est Platini ?
En décembre, le Français a effectué un rapide aller-retour aux Etats-Unis : bref voyage d’agrément ou rencontre avec le représentant d’une justice américaine qui est le véritable metteur en scène de la pièce qui se joue à Zurich ? Rien n’a fuité pour l’heure. Ces derniers mois, si ses proches ont reconnu en privé le type combatif qui arrachait l’UEFA avec la bénédiction de Sepp Blatter en 2007, ils ne l’ont pas retrouvé sur le front médiatique, pourtant essentiel quand on postule à une fonction élective : acceptant le jeu du comité d’éthique pour dénoncer une procédure biaisée à la fin du film, pris par l’émotion devant le TAS, l’ancien numéro 10 n’a pas fait montre du sens du moment et de la vivacité d’esprit qui l’ont toujours porté depuis sa carrière de joueur.
Ce qui pose en creux la question suivante : Michel Platini a-t-il joué le coup comme il devait être joué ? Dit autrement : est-ce que l’approche d’un poste purement politique (la présidence de la Fifa) et la disparition de l’influence de Sepp Blatter ont révélé ses faiblesses ? Ou est-ce que ses conseils n’ont pas limé ses crocs - et à grands frais encore, on parle de 700 000 euros de dépenses d’avocats pour un résultat nul - et éteint un instinct qui l’a toujours porté ? Devant les caméras d’AP, il avait recouvré quelque chose de cette hargne originelle. Voilà sans doute la pièce principale du puzzle.




