Menu
Libération
Ligue des champions

Le PSG, pour conjurer le mauvais seuil

Le quart de finale retour de Ligue des champions contre Manchester City, ce mardi, va révéler le véritable état d’esprit et le moteur du club parisien, en roue libre sur le sol français.

Serge Aurier, Gregory Van der Wiel, Angel Di María et Zlatan Ibrahimovic, au Camp des loges, le centre d’entraînement du PSG, à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), le 5 avril. (Photo J.E.E. Sipa)
Publié le 11/04/2016 à 18h11

Drôle de soirée… Et six jours pour l’avaler : tenu en échec (2-2) mercredi au Parc des princes par Manchester City lors de son quart de finale aller de la Ligue des champions, le Paris-SG, qui devra en conséquence l’emporter ce mardi soir à l’Etihad Stadium (20 h 45 sur BeIn), donne l’impression depuis de foncer à 200 km / h sur un mur que figurerait concrètement l’équipe mancunienne. Et, plus métaphoriquement, son avenir. En coinçant face à des Anglais que personne - et surtout pas la presse britannique - n’a considérés pour autant comme des terreurs, Zlatan Ibrahimovic et consorts ont ouvert sans le vouloir une porte sur le monde d’après. En cas de malheur, un aggiornamento est inévitable : ces gars-là ne ramasseront pas impunément quatre éliminations de suite au même stade dans la compétition-reine. Aucun progrès, donc.

Ibrahimovic joue-t-il son futur contrat ?

Certes non, si l'on écoute Laurent Blanc : «On sait ce qu'on veut faire avec lui. Il faut qu'on en discute avec lui pour avoir le ressenti du joueur.» Il faut se débrouiller avec ça : en poussant les murs, on peut deviner les contours d'un rôle moins dominant pour un Suédois dont le contrat arrive à terme en juin, sa direction ne lui signant un nouvel avenant qu'à la condition qu'il s'efface progressivement et assure une forme de transition avec l'équipe d'après, un lien entre le début de la mandature qatarie - où Ibrahimovic était la tête de pont sportive et marketing - et le futur du club.

Difficile d'imaginer l'ego du joueur s'en satisfaire. Mais qui peut savoir ? La vedette parisienne est un révolutionnaire de salon : sa superbe et sa liberté de ton («France, pays de merde», «avant que les Qataris ne rachètent le club en 2011, le Paris-SG n'était rien») se sont toujours arrêtées depuis quatre ans aux frontières du petit Etat du Golfe, manière de dire qu'Ibrahimovic sait qui signe ses chèques à la fin du mois. S'il fait la saison de sa vie en Ligue 1 (plus d'un but par match), ça ne pèse guère aux yeux de ses employeurs : ça revient à faire un carton au ball-trap de Voulangis alors qu'on vous demande de décrocher un titre olympique. Au match aller, son rendement (un but, des maladresses, un penalty manqué et énormément de poids dans le jeu) a fait débat, comme toujours en Ligue des champions. A part ça, on a hâte que l'omerta sur son cas soit brisée dans le vestiaire parisien : certains joueurs ont tout autre chose à raconter que sa ponctualité à l'entraînement et son professionnalisme sans faille. Comme, par exemple, un sens de l'intérêt collectif très relatif (quand il pourrit un coéquipier à la mi-temps d'un match alors que Paris mène 3-0) et une capacité manœuvrière s'exerçant toujours aux dépens des plus fragiles.

Blanc est-il menacé en cas d’élimination ?

La réponse peut paraître simple, tant les états de service de Laurent Blanc à la tête du club plaident pour lui. Elle est au contraire complexe, impliquant des ressorts qui n'existent que dans les arcanes du club de la capitale. Pour la galerie, l'entraîneur parisien a été coupable d'avoir lancé contre Manchester City Serge Aurier au débotté, alors que celui-ci était suspendu par son club depuis près de deux mois et l'«affaire Periscope», le joueur ayant qualifié son coach de «fiotte» sur les réseaux sociaux. Le défenseur ivoirien avait en vérité disputé trois rencontres durant sa mise à l'écart, une avec la réserve parisienne contre Poissy et deux autres avec sa sélection face au Soudan. Mis en demeure de s'expliquer devant la presse, l'ancien sélectionneur a ironisé, comme souvent quand il est sur la défensive : «Eh bien je l'attendais, celle-là… On tente des choses. Quand elles réussissent, on ne vous entend pas. La presse ne parle que du négatif.» Avec un budget annuel de 500 millions d'euros et les ambitions qui vont avec, c'est la règle et l'entraîneur le sait. Lors de son flamboyant passage à la tête de l'Olympique de Marseille, Marcelo Bielsa s'est cependant usé la santé à expliquer qu'un coach est payé pour prendre des décisions a priori quand les journalistes le sont pour les commenter a posteriori.

Au-delà de cette mécanique, l’attaque interpelle. Laurent Blanc avait Serge Aurier sous le nez à l’entraînement depuis huit jours et, avant ça, il a été abreuvé d’échos sur le travail de son défenseur avec l’équipe réserve : on peut faire crédit à un entraîneur quatre fois champions de France et comptant près d’une centaine (97) de sélections avec les Bleus de savoir lire dans un joueur qu’il voit au quotidien. Par ailleurs, Laurent Blanc a misé sur un Aurier qui lui devait quelque chose après l’avoir insulté, actionnant un ressort psychologique des plus courants à ce niveau. Surtout, les difficultés parisiennes furent collectives contre Manchester City, sept ou huit joueurs - à commencer par Blaise Matuidi, l’un des plus réguliers, suspendu au retour - semblant en difficulté. Tout le monde l’ayant vu et même dit, on se demande bien comment Serge Aurier a pu occuper un rôle aussi central dans les débats qui ont suivi.

On est en vérité au cœur de la construction parisienne : chaque jour qui passe, Laurent Blanc est un mort qui marche. Le procès en illégitimité (qui est-il pour entraîner des joueurs pareils, en gros) n’est jamais loin, juste sous la surface des satisfecit présidentiels, des prolongations de contrat qui lui sont concédées (symboliques à ce niveau : si Doha n’en veut plus, il lui signe un gros chèque et ouste) et des louanges médiatiques les soirs de titre. Depuis les bourrasques de l’hiver 2014-2015, l’intéressé sait tout ça. Il s’est composé un masque dur, parfois hargneux : pour se faire régulièrement renvoyer à leurs manques de culture footballistique, les journalistes en savent quelque chose. Leur éventuelle obséquiosité a même tendance à décupler l’ire du coach : Blanc connaît le foot. Et son environnement.

Quelle est la durée de vie de l’équipe ?

C’est encore sur ce point que le match de Manchester sera le plus éclairant. C’est entendu : Laurent Blanc n’est ni l’architecte de cette équipe ni son possible dynamiteur. Le projet - des stars sud-américaines passées par le championnat italien, pour résumer - a été monté en 2011 par l’ex-directeur sportif Leonardo, qui a pris le large en 2013. Et l’ancien sélectionneur des Bleus a été embauché pour le conduire sportivement sans secousse. C’est-à-dire sans contrarier ses stars (il s’en est en revanche pris publiquement à des joueurs moins cotés, comme Salvatore Sirigu ou Ezequiel Lavezzi) ni intervenir - ou de façon marginale - sur les transferts, la direction qatarie gardant la haute main sur le business. Dit autrement : Blanc n’a pas été embauché pour changer les équilibres, et encore moins pour renverser la table.

Elle sera donc renversée par un adversaire. Un beau soir, en direct à la télé, sur le front européen qui est le seul qui vaille à leur échelle. Et à l'issue d'un match qui dira l'usure ou la péremption. Reste à savoir quel sera leur cimetière des éléphants. A l'Etihad Stadium mardi ? L'hypothèse est dans l'air depuis six jours. Publiquement, le milieu Thiago Motta n'a pas plaidé les circonstances ou la malchance : «Nous, on a été moyen collectivement quand on avait le ballon.» La vox populi s'est gaussée des difficultés défensives du stoppeur David Luiz, que son ex-entraîneur à Chelsea, José Mourinho, ne voulait voir qu'au milieu de terrain ou sur le banc des remplaçants : en Ligue 1, le Brésilien aurait pu jouer mille ans sans que cela se voie puisqu'il n'a pas besoin de défendre. Et ceux qui avaient (cher) payé leur place au Parc ont remarqué un détail étrange : les 15 mètres séparant les défenseurs des milieux quand les joueurs parisiens avaient le ballon, ce qui casse la notion de bloc si importante à ce niveau et augure d'un manque d'investissement collectif et d'énergie.

C’est bien de l’âge (31 ans pour Thiago Silva, 34 pour Maxwell, 33 pour Thiago Motta même si ses articulations ont plus, 34 pour Ibrahimovic) des joueurs dont on parle. Et du temps qui passe. On peut voir la Ligue des champions comme un Rotary club du ballon, avec ticket d’entrée pour une victoire finale à 500 millions d’euros de budget annuel, et on aurait raison.

On peut aussi parler d’autre chose : d’un succès ne pouvant récompenser qu’une équipe au net avec elle-même et les joueurs qui la composent, appartenant toujours in fine à des attaquants dominant leur époque - auquel cas on peine à le localiser dans l’effectif parisien - tout en ayant su tendre la main à des coéquipiers qui ne les valaient pas. Tôt ou tard, les questions existentielles finissent par tomber.

Dans la même rubrique