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Adil Rami, défenseur sans filet

En difficulté à la fois sur le terrain ou dans le jeu des questions-réponses face à la presse, l’attachant défenseur central, longtemps amateur à Fréjus, peut compter sur sa force de caractère.

Adil Rami face à la Roumanie vendredi face à la Roumanie. (Photo Vladimir Pesnya. Sputnik. AFP)
Publié le 13/06/2016 à 18h31

Scène 1, vendredi soir au Stade de France, une bonne heure après la victoire tricolore (2-1) contre la sélection roumaine : Adil Rami passe en zone mixte, un couloir délimité par des barrières permettant d'échanger entre joueurs et journalistes après les matchs. Le défenseur du FC Séville n'y tient pas : il a l'oreille collée au téléphone - «Allô, maman ?» - mais personne n'est dupe et les quolibets tombent : «Ah non, pas le coup du téléphone» ; «tu nous prends pour des tanches ?» ; «attends, tu fais ça à chaque fois…» Un peu surpris, Rami file quand même sans demander son reste : le sapeur à découvert qui atteint sans dommage (sans mot) la futaie.

Scène 2, le lendemain à Clairefontaine. Le joueur est de service médiatique pour la première fois depuis son arrivée tardive dans le groupe - c'est la blessure du vice-capitane Raphaël Varane qui lui a permis de reprendre pied chez les Bleus après quatre années de pénitence - fin mai, une apparition devant les caméras qu'on imagine vite contrainte : «Je regardais Suisse-Albanie à la télé quand vous êtes venu [pas nous, mais le préposé du staff qui est venu l'amener devant la presse, mais on voit l'idée, ndlr] me déranger.» Sur le match face aux Roumains : «Le sommeil a été difficile à trouver ensuite. Tu repenses à ce que tu as fait de mal, de bien… Mais retrouver Clairefontaine dans la nuit qui suit une rencontre au Stade de France, c'est extraordinaire. C'est quelque chose que vous ne pouvez pas imaginer.» Il parle du statut d'international, pas du cadre bucolique.

«La pelouse»

Le reste fut un peu étrange. Même son échauffement avant le match d'ouverture l'avait vu frayer avec la limite : le ballon qui file à 10 mètres sur chaque contrôle ou qu'il n'arrive carrément pas à maîtriser, son partenaire en défense centrale, Laurent Koscielny, qui s'applique alors à lui adresser des transversales de plus en plus faciles pour le mettre en confiance comme on met un gant d'eau fraîche sur le front d'un enfant qui a mal au crâne. Du coup, le plaidoyer pro domo du joueur tombait un peu à plat : «J'ai fait mon taf. J'essaie d'être plus régulier, voilà ce que je pense de moi.» Puis : «Il n'y a pas que la pression du match d'ouverture qui nous a entravés. La pelouse du Stade de France n'est pas à la hauteur de l'engouement des Français pour l'Euro.» Il est le seul à avoir défaussé de la sorte.

Il faut donc retenir qu'Adil Rami est un homme et un joueur en difficulté. Ce n'est pas circonstancié : ces difficultés sont une manière d'être au monde, elles touchent son rapport aux mots, au ballon et même au sélectionneur. Ecarté dans un premier temps de la liste des vingt-trois partants pour l'Euro, il allume sur RMC : «Quand Didier Deschamps [le sélectionneur, ndlr] dit qu'il privilégie le groupe plutôt qu'autre chose, alors il insinue que je ne suis pas un bon garçon ou alors que je suis un voyou. Quand on parle avec de vrais connaisseurs, j'ai de quoi être déçu. C'est Deschamps qui m'a conseillé de signer à Séville [en juillet 2015] pour que je reste sélectionnable.»

Le coach tricolore est monté dans les tours quand il a entendu ça, avant de démentir : Deschamps partageant le même agent que Rami, l'accusation du défenseur est gravissime puisqu'il sous-entend qu'un sélectionneur national utilise son pouvoir d'ouvrir ou de fermer la porte des Bleus pour orienter la carrière - et les commissions qui vont avec chaque transfert - d'un joueur. Par ailleurs, Rami a brûlé sur RMC un second feu rouge : si un joueur a le droit de faire part de son malaise quand il est écarté, il ne peut en aucun cas - ça vaut dans le foot comme ailleurs - se comparer avantageusement à ses concurrents au poste, l'attaquant des Bleus André-Pierre Gignac ayant poussé cette règle jusqu'à l'absurde en s'estimant publiquement «moins doué à l'origine» qu'Olivier Giroud alors que tout le monde a compris le contraire depuis longtemps.

«J’ai de quoi être déçu»

Rami ne comprend rien au système, du coup, il nous permet de le voir : en cela, c'est un garçon précieux. Un journaliste l'ayant jugé mauvais lors du match de préparation du 30 mai face au Cameroun (3-2) a eu la surprise d'avoir un coup de fil agacé d'un de ses confrères, qui avait interviewé Rami une dizaine de jours plus tôt : cette interview accordée par le joueur valait donc en quelque sorte protection, le fait que Rami ait par-dessus le marché admis sa faillite face au Cameroun donnant une touche bringuebalante, voire sympathique à l'affaire. On se souvient d'un match de Lille, où le défenseur évoluait à l'époque, à Monaco en mai 2011 : après la rencontre, le joueur avait bondi sur le premier micro pour désosser ses partenaires, «un comportement honteux», «j'en ai ras-le-bol», etc.

Dix minutes plus tard, Adil Rami apparaissait contrit devant la presse : «Je n'ai dit que de la merde.» On ne sait s'il faut retenir l'impulsion initiale irréfléchie ou des rétropédalages qu'on imagine sous influence mais qui lui ressemblent tout autant, sa mine désolée faisant beaucoup pour son charme. Dans l'Equipe, son ex-entraîneur Claude Puel, d'une nature pour le moins réservée, a employé des mots vibrants à son endroit : «Adil a connu des incidents de parcours à Valence [d'où il s'est fait virer après avoir daubé sur l'entraîneur et qualifié ses coéquipiers de flagorneurs, ndlr] ou à Milan mais je trouve que ça correspond à l'homme, qui vit, qui bouge, qui a du mal à avoir une certaine régularité mais qui, à chaque fois qu'il a dû faire face à des difficultés, a su relever le défi. Il fait preuve d'un caractère exceptionnel.»

Rami n'a pas eu n'importe quel parcours non plus. Elevé par sa mère avec son frère et ses deux sœurs dans le quartier de l'Agachon à Fréjus (Var), Rami est à la fois joueur de CFA (4e échelon, 2e niveau amateur) à l'Etoile sportive fréjusienne et employé municipal quand le Lille Olympique Sporting Club (Losc) le repère avant de le faire signer à 21 ans. Il lui faudra une saison pour prendre pied dans le monde professionnel, deux de plus pour gagner une réputation d'ambianceur hors pair - ses fiestas lilloises lui vaudront à de multiples reprises le titre officieux de «joueur le plus fou» de Ligue 1 - et encore une année pour être appelé en équipe de France sur les cendres de l'épopée sud-africaine et de la grève du bus.

En mai 2011, Rami est sacré champion de France avec le Losc. Trois semaines plus tard, il se pointe à un rassemblement des Bleus - qui jouaient leur tête en Biélorussie - avec une surcharge pondérale importante : un titre se fête, d'accord, mais pendant trois semaines… Rami est alors d'un abord facile et euphorisant : un garçon transparent, s'amusant d'être élu «homme le plus sexy de la Ligue 1» par les lecteurs du magazine Têtu et donnant l'impression d'avoir gagné le gros lot chaque jour qui passe. On en avait conservé une lecture peut-être biaisée puisqu'il faut se garder des généralités, mais peut-être pas : les joueurs pro sortis des rangs amateurs ont des difficultés non pas avec le foot proprement dit - sinon ils seraient restés amateurs - mais avec son environnement.

Question délicate

En gros, il leur faut apprendre en accéléré des à-côtés (diététique, communication, vie sociale au sein d’un vestiaire où coexistent des disparités salariales, par exemple) que ceux qui viennent des centres de formation ont absorbé sur plusieurs années, à tel point que cela est devenu leur culture. D’une certaine façon, Rami sait faire aujourd’hui : sa sœur tient sa communication d’une main de fer, et il a su réapparaître dans les médias à intervalles réguliers durant sa traversée du désert en Bleu pour se rappeler au bon souvenir du sélectionneur. Samedi, on a vu se matérialiser devant nous ce qui, de son point de vue, doit figurer la dernière frontière : seul, il a encore du mal.

Rami a cherché tout du long des signes de complicité dans la salle, répondant en espagnol à un confrère étranger ou s'auto-dépréciant pour éviter une question délicate portant sur le rendement des milieux de terrain : «Oh, vous savez, la tactique, ce n'est pas trop mon truc…» Après deux saisons au Milan AC, 29 sélections chez les Bleus et une Ligue Europa remportée en mai avec le FC Séville ? A ce stade, en tout cas, les joueurs de ce niveau-là ont appris depuis longtemps à se sortir des questions qui fâchent avec ce petit sourire entendu qui veut dire : «Toi, je t'ai vu venir.» Rami ne mange pas de ce pain-là. Il fait toujours comme il peut.

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