Depuis la victoire (2-0) - et la qualification pour les huitièmes de finale qui va avec - de l’équipe de France face à l’Albanie mercredi, et en attendant le match de dimanche au stade Pierre-Mauroy de Lille contre la sélection helvète, les suiveurs des Bleus vivent avec une ombre. Elle porte sur le geste fugace de rage effectué par son milieu star, Paul Pogba, pouvant ressembler à un bras d’honneur, et embrase un monde kaléidoscopique où coexistent une multitude de dimensions parallèles à faire mal au crâne.
La plus triviale : Florent Houzot, directeur de la rédaction de BeIn Sports, qui assume la rétention des images du geste de Pogba - l'UEFA fournit des images dont les diffuseurs font ce qu'ils veulent, c'est ainsi que celles du sélectionneur allemand, Joachim Löw, se grattant les parties en plein match ont mis quelques heures à émerger - et la justifie sans barguigner sur l'Equipe.fr : «Nous sommes supporteurs de l'équipe de France et ce n'est pas le moment de créer une polémique inutile. […] Je préfère rester positif.»
Ça va mieux en le disant, même si personne n'aura découvert quoi que ce soit à cette occasion : la chaîne qatarie n'a pas mis 60 millions d'euros d'achat de droits dans ce championnat d'Europe pour ne pas «rester positif», ce qui marque bien entendu le poids des intérêts industriels sur le déroulement des compétitions - et qu'on ne vienne pas nous raconter que le fait de diffuser ou non ces images, ou de les faire tourner ou non sur une chaîne française, ne change pas le regard porté sur Pogba en particulier et l'équipe de France en général.
Toxicité médiatique
Jeudi, en début d’après-midi, TF1 - qui peut aussi puiser dans les images - faisait de son côté savoir qu’elle n’avait pas encore suffisamment «dérushé» le flot proposé par l’UEFA. Un manque d’empressement plutôt surprenant compte tenu de l’intérêt du public du foot pour ce genre de séquences.
Les Bleus sont couverts. On prend notre part. On ne s'est pas fait l'écho ici d'une double boulette commise la semaine dernière par un joueur avant le match inaugural contre la sélection roumaine : après avoir expliqué qu'il y avait «de tout en équipe de France, des Asiatiques, des Maghrébins, des Noirs, des Français», le gars, pas gêné, avait ajouté avoir découvert «les valeurs et le côté travailleur du peuple roumain» en constatant la qualité du travail de ses gens de maison - «le Roumain est bosseur car ma salle de bain est nickel», pour résumer.
Le joueur était désarmant, animé des meilleures intentions qui soient : il avait même passé des vacances en Roumanie - ça change de Dubaï ou des Seychelles - pour approfondir le lien, ce qui témoigne d’une curiosité d’esprit qui n’embarrasse pas le commun des mortels, et encore moins les millionnaires comme le joueur dont il est question. On avait ainsi mis les basses, jugeant le fond de sauce plutôt que la forme. Et Paul Pogba ?
Le communiqué publié en son nom jeudi en fin d'après-midi ne lui appartient pas complètement : «J'étais follement heureux du dénouement du match et, me tournant vers la tribune où je savais que se trouvaient ma mère, ma sœur et mes frères, j'ai fait ma sarabande habituelle, bras en l'air et poing levé.» On lui a mis les mots dans la bouche - «sarabande» lui ressemble, cependant - en bouclant l'affaire avec une simple validation. La porte de sortie, la vraie, était pourtant grande ouverte : le joueur vient devant la presse expliquer le football. La hargne, l'isolement, la frustration.
La libération quand la partie tourne in extremis dans votre sens, cette révolte indistincte - contre les autres, soi-même, le coach qui l'avait mis sur le banc au coup d'envoi, l'adversaire qui vous fait suer - qui customise cet ego figurant le moteur du joueur. Dans le même ordre d'idée, un journal argentin s'est fait fort de lire sur les lèvres d'Antoine Griezmann, après son ouverture du score de mercredi : «La concha de tu madre» («la chatte à ta mère»). Ce n'est certes pas digne d'un éloge de l'Académie française, mais on ne voit pas à quel titre on le lui reprocherait, le terrain est aux joueurs, les codes leur appartiennent.
Ainsi, on s’est pointé jeudi à Clairefontaine sous un déluge biblique dans le fol espoir d’un instant rare : l’apparition en conférence de presse d’un joueur systématiquement tenu à l’écart des médias depuis un mois. Ce qui, mécaniquement, permet de déduire son degré de toxicité médiatique aux yeux du sélectionneur, Didier Deschamps, qui désigne ceux qui parlent. Jeudi, on s’est fadé un Samuel Umtiti à zéro minute de jeu lors de cet Euro, venu raconter sa joie de s’asseoir sur le banc, et un N’Golo Kanté promouvant malgré lui - on perdra énormément quand le joueur de Leicester augmentera son degré de conscience de lui-même - le conte de fées du petit gars sorti des rangs amateurs pour devenir à 25 ans le meilleur milieu de terrain français. Pogba est invisible. Même en zone mixte, l’espace dévolu aux échanges entre les joueurs et les journalistes après les matchs, le natif de Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne) ne s’arrête jamais pour parler. On y a vu naguère un complexe de supériorité, le tropisme d’une superstar distante ne voulant pas se mélanger au premier venu, même fugacement.
Charmeur et déréalisé
Depuis, on a compris - ou cru comprendre - qu’on faisait fausse route. Il y a un deal dans l’air, regardant l’intéressé et son sélectionneur : tu traverses, tu souris, tu ne parles pas. En mai, un reporter décrochait une interview du joueur à Turin : il s’est retrouvé serré sur sa gauche par une avocate liée à l’agent de Pogba, le sémillant Mino Raiola, qui ne perdait pas une miette de la conversation, et sur sa droite par l’attachée de presse de la Juventus enregistrant l’entretien.
Un truc à ne pas bouger un muscle, au moins autant destiné au sportif qu'au journaliste. Certes, on parle d'un joueur qui se négocie aux alentours des 80-90 millions d'euros et ça explique beaucoup de choses. Mais pas tout non plus : ceux qui l'approchent parlent d'un garçon à la fois charmeur et déréalisé, ce second trait de caractère - «Je veux devenir une légende», lâché avec la candeur d'un enfant de 7 ans - se retrouvant parfois dans sa propension à trop en faire sur le terrain.
Fenêtre sur l’âme
Maître dans l'art de manier la carotte et le bâton, Didier Deschamps a oublié la carotte : admettant en septembre avoir affaire à un «cas particulier», une manière de dire à la fois qu'il est indispensable et difficile à cadrer, le sélectionneur l'a parfois sanctionné depuis trois ans, Pogba payant par exemple de son absence le France-Suisse (5-2) du dernier Mondial à cause d'un geste d'humeur qui aurait pu lui valoir une expulsion lors du match précédent, face à la sélection hondurienne.
Finalement entré en jeu, le milieu turinois avait pareillement été écarté de l'équipe choisie pour affronter l'Albanie, Hugo Lloris se fendant même, lors de la conférence de presse d'avant-match, de la seule attaque personnelle - «Paul doit donner plus et il le sait» - qu'il ait jamais portée lors de cet exercice de pure forme en dix ans de capitanat. Pogba vit sur une autre planète. Jeudi, avant que la vidéo soit disponible sur des sites étrangers, l'agent du joueur se ridiculisait en évoquant sur la station de radio RMC «une danse avec ses frères et ses amis» à la place du fameux geste, ce qui porte le niveau de flagornerie entourant la star à des niveaux stratosphériques.
Que valent les mots du foot ? Que valent les célébrations après les buts, balançant désormais entre la private joke et des chorégraphies destinées à se transformer en Vine (ces vidéos de six secondes pouvant être partagées sur Twitter) et à se retrouver à l'autre bout du monde en un tournemain ? Le geste de Pogba, au moins, est une fenêtre ouverte sur l'âme de son auteur. Bon, bras d'honneur ou pas ? Pour notre part, on le voit quand on visionne la vidéo dans l'idée de le trouver, et on perçoit autre chose quand on la regarde avec un doute. Allez, à plus.




