Ça a la couleur du match, ça a le goût du match, mais ce n’est pas le match. La Coupe du monde Canada Dry est sur L’Equipe, canal 21 de la TNT, la «chaîne 100% sport» mais 0% de droits télés du Mondial. Pour contourner le problème, la maison Amaury a ressorti la même recette qu’elle applique depuis quelques mois déjà pour les grands rendez-vous foot : le commentaire en direct et sans images. De la radio avec, en gros plan à l’image, celui ou celle qui commente.
Le concept, plutôt nouveau en France, est une vieille antienne ailleurs et notamment en Italie, où l'on est depuis longtemps passé maître de l'exercice, décliné à l'envi sur nombre de chaînes avec distribution des rôles, mauvaise foi et effets de manches à toutes les sauces. Un exemple au hasard, cette vidéo mythique d'un huitième de finale de Ligue des champions entre l'Inter de Milan et l'OM, remporté il y a quelques années par les Marseillais grâce à un contrôle du dos de l'inénarrable Brandão :
Un peu moins de commedia dell'arte sur la chaîne L'Equipe, mais le même principe. Au commentaire, Candice Rolland, micro-casque vissé sur la tête, seule dans sa cabine. Une façon de matérialiser le match, comme si elle était en tribune de presse d'un stade en Russie alors qu'elle est dans une pièce de 3 m2 à Boulogne-Billancourt : on ne peut pas dire que l'artifice marche. Pire, la photo d'une tribune placardée sur l'écran derrière elle et la bande-son d'ambiance de stade qui habille son commentaire renforcent le côté cheap de la chose, sans parler des cinq photos de joueur qui tournent en boucle pour illustrer le tout. Au point que l'on se demande qui est devant la télé pour voir ce spectacle, et préfère donc regarder ça plutôt que le vrai match, même si c'est sur un streaming pourri parce qu'on n'est pas abonné à BeIn Sport.
L’omniprésence de ce qui n’est pas là
L’ensemble doit en fait ravir les nostalgiques des soirées radio à l’ancienne, lorsque l’excitation dans le poste laisse croire qu’il y a une occasion toutes les vingt secondes alors qu’en réalité c’est une touche aux 40 mètres. Ou ceux qui n’en peuvent plus des vuvuzelas, qui ont envahi les stades russes, puisque la bande-son qui habille ici les commentaires ne semble pas en direct du match, mais plutôt une boucle enregistrée on ne sait où et parfois ponctuée de «oooh» ou de «aaah», de préférence sans aucune cohérence avec l’action en cours.
Ce qui frappe surtout, c’est l’omniprésence de ce match que l’on ne voit pas. Le téléspectateur est le couillon de l’histoire, le seul qui ne voit pas ce rectangle vert alors que la commentatrice a les yeux rivés dessus, de même que les invités en plateau. Car Candice Rolland n’est pas tout à fait seule à l’antenne : sur un plateau un peu plus éclairé que sa sinistre cabine, quelques journalistes maison entourent un invité, l’entraîneur Régis Brouard, que des clubs de deuxième division à son CV.
On y débat à chaud sur les micro-occasions de Maroc-Iran comme on débattrait d’un but de Messi en finale de la Ligue des champions, avant de retourner dans la cabine de Candice Rolland, en direct du stade de Boulogne-Billancourt. Elle repart dans un énième tunnel où l’on finit par perdre la phrase et son sens, elle aussi d’ailleurs parfois. Difficile de la blâmer : au vu des circonstances, elle s’en sort vraiment bien. A sa place, on aurait oublié notre propre nom depuis longtemps.




