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Analyse

L'équipe de France, une installation éphémère et interactive

Et si c'était cette faculté d'adaptation permanente qui faisait le sel des prestations tricolores de l'ère Deschamps ?

L'équipe de France après son second but face à l'Allemagne mardi soir au Stade de France. (Photo Anne-Christine Poujoulat. AFP)
Publié le 17/10/2018 à 15h39

Quoi retenir de la semaine un brin poussive (2-2 devant les Islandais en amical, 2-1 sur un penalty de farceur mardi contre la Mannschaft allemande en Ligue des Nations) des Bleus, en attendant la session de novembre avec un voyage à Rotterdam et la réception de l'Uruguay ? Un détail passionnant : le passage du 4-4-2 (quatre défenseurs, quatre milieux et deux attaquants) au 4-3-3 qui a permis à Antoine Griezmann et consorts de retourner le match contre les Allemands, en abandonnant donc la formule canonique – le 4-4-2 – qui avait permis aux Tricolores de devenir champions du monde à l'issue du Mondial russe.

Et son corollaire : l’absence de visage autre que celui des joueurs, c’est-à-dire de style. Ceux qui ont fait le voyage en Russie ont été surpris, à leur retour, de la sévérité des jugements sur l’expression tricolore, taxée par exemple de «défensive» (avec 11 buts inscrits en quatre matchs à élimination directe, là où l’Espagne en avait inscrit 4 en 2010 sous un déferlement d’admiration planétaire ?) et surtout de spéculative, comme si les Bleus attendaient que leurs adversaires se foutent dedans pour les punir. C’est faux: sous la mandature de Didier Deschamps, l’équipe de France n’a pas plus ce visage spéculatif qu’une autre, manière de dire qu’elle en a beaucoup; le plus possible si l’on écoute ses joueurs, conquis par l’adaptation permanente qui fait le sel des prestations tricolores.

Un charme secret : il existe contre tel adversaire, tel jour et ne repasse jamais, parce qu'il appartenait à cet adversaire-là et à ce jour-là. Une installation éphémère et interactive (il y a une équipe en face), qui s'évanouit à la manière d'un dispositif – artistique ou non – qui s'autodétruirait au coup de sifflet final. On n'est pas à l'abri de voir les Bleus attaquer: c'était le plan contre l'Argentine lors du 8e de finale de Kazan (4-3, un match fou) comme l'ont confirmé pas moins de trois joueurs (Paul Pogba, Raphaël Varane et Hugo Lloris) en plus du sélectionneur après la partie, Deschamps ayant diagnostiqué un adversaire très dangereux quand il avait le ballon (Lionel Messi évoluait quand même en face) mais beaucoup plus faible quand on le mettait sous pression.

Blanc des yeux

A choisir, c’est peut-être la seule ligne directrice tricolore que l’on ait distingué en Russie, au-delà du souci d’adaptation : le mal par le mal, on bat une équipe forte offensivement (l’Argentine) en l’attaquant, on bat une équipe fermée et spéculative (l’Uruguay en quart, 2-0) en s’armant de patience comme jamais et en travaillant prioritairement les coups de pieds arrêtés défensifs la semaine qui précède, on répond à l’extraordinaire intensité physique des Belges en demi (1-0) exactement sur le même ton. Comme s’il fallait aller chercher la victoire sur le terrain d’expression de l’adversaire, en le regardant dans le blanc des yeux.

Souvent confrontés à des questions portant sur le manque de personnalité collective de leurs prestations, les internationaux – comme le milieu Blaise Matuidi samedi, dernier en date – ont pris le pli de nuancer poliment avant d’invoquer le quatrième but tricolore contre les Argentins à Kazan, inscrit sur... un 6 mètres des Bleus, parangon de construction où ils sont parvenus à donner une vitesse folle au jeu en quatre passes. Le style des Bleus est difficile à mettre en mots : certains joueurs rament parfois. Raison de plus pour faire gaffe.

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