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C’était une heure avant la féerie. Emilien Jacquelin remuait la tête sur la piste d’échauffement du stade d’Antholz. Le biathlète avait enlevé un de ses écouteurs pour accompagner un spectateur en fredonnant les paroles de Wonderwall d’Oasis, en zieutant l’écran géant. Du karaoké moyennement assuré, ponctué d’un «allez, c’est bon je me concentre». Quand tous ses potes du relais tricolore restent focus, dans leur bulle, à répéter leurs gestuelles, vérifier leurs chargeurs et gérer leurs pulsations, Jacquelin prépare la course la plus importante de sa carrière, peut-être la meilleure opportunité pour lui d’accrocher sa première médaille olympique, en sifflant.
Emilien Jacquelin est un «artiste», répète-t-on à l’envi partout, tout le temps. Observateurs comme proches s’accordent là-dessus pour décrire le bonhomme et pour dire qu’il faut le laisser s’exprimer comme tel. Sans quoi ça ne fonctionnera pas. Quand tout s’harmonise comme mardi 17 février, lorsqu’il a mis plus d’une minute à Johan-Olav Botn, le chef de file de la délégation norvégienne, c’est du «biathlon-champagne», applaudit Simon Fourcade, son coach en équipe de France. «Emiliano», c’est quelqu’un «qui a besoin d’être à l’attaque sur la piste pour être à l’attaque sur le pas de tir». Tant pis si ça doit lui coûter une médaille de bronze pour deux dixièmes sur le sprint. Ou l’or sur la poursuite. Le gars du Vercors court à l’intuition. Il veut la manière. La gagne tout en fougue et en panache. Pas spécialement ce qu’on attend d’un biathlète moderne. «C’est quelqu’un qui va chercher les choses dans d’autres domaines que les athlètes “classiques”», rappelle alors Simon Fourcade.
Histoires de peloton
Les domaines, il en existe beaucoup chez ce personnage à la fois sensible et truculent, que l’on peut aussi bien croiser chez un disquaire, dans un musée ou sur un vélo. Emilien Jacquelin dit d’ailleurs qu’il court sur la piste comme un coureur de Classiques. Il vous jurera qu’au fond de lui, il se considère plutôt cycliste que biathlète. Il faudra alors le croire, et ce n’est pas uniquement parce que son idole s’appelle Marco Pantani et que la famille du défunt «Pirate» a accepté de lui prêter sa boucle d’oreille iconique pour la porter le jour des courses en Italie.
C’est parce qu’il l’a vraiment été. Jusqu’à ses 17 ans, il a pédalé dans les équipes de jeunes, notamment dans son club de Seyssinet, en proche banlieue grenobloise. Une mononucléose l’a progressivement mis hors course sans qu’il mette immédiatement le mot dessus. Il a perçu ça comme un signe et l’ado versé aussi sur le ski de fond s’est finalement réorienté vers le biathlon. Il garde malgré tout une franche attache pour les histoires de peloton. Il est plus impressionné par un Alexandre Vinokourov qu’un Ole Einar Bjorndalen, a eu les frissons quand Dylan van Baarle est arrivé seul dans le stade lors du Paris-Roubaix 2022. Même pendant les JO, l’ami d’enfance du professionnel Nans Peters a pris le temps de vibrer devant la première victoire en carrière du prodige français Paul Seixas, jeudi, lors du Tour de l’Algarve.
Il a transposé ses facultés et ses approches en course sur les skis. La greffe n’est pas nouvelle. Son plus beau succès en solo a eu lieu parce qu’il a pensé vélo. C’était dans le final pour son premier titre de champion du monde en 2021, lorsqu’il déposa l’inoxydable Johannes Boe à un moment inopportun. «Quand il est à son prime, personne peut venir le taper, garantit Simon Fourcade. Mais il faut que tout soit aligné, que les émotions soient là et qu’elles ne prennent pas le dessus.»
«Je me perdais, j’étais plus moi-même»
Ce fut tout le gros du travail entamé par ces deux-là depuis l’arrivée de Simon Fourcade il y a trois ans. Son élève, aussi son ami et voisin – ils habitent à Villard-de-Lans, dans l’Isère - était tombé bien bas après des JO de Pékin sans rien, et une année 2023 avec des maux dans la tête.
Ses entraîneurs d’alors, Vincent Vittoz et Patrick Favre, ont parlé d’«athlète dépressif». Jacquelin n’avait pas encore fait part publiquement de ses problèmes de santé mentale. Il s’en était agacé. Puis s’était livré, au cours des Mondiaux 2023 : «Je ne vais pas vous dire tout ce qu’il se passe dans ma tête, ça va vous faire peur, avait-il lâché. A un moment donné, il faut se poser les bonnes questions. Courir pour courir ? Est-ce que ce n’est pas mieux de se reposer pour revenir à mon niveau réel et jouer aux avant-postes ? Ce sont des questions qui se posent.»
Ses affres, il les a capturées dans son appareil argentique. Une passion sérieuse et lointaine, de l’adolescence, qu’il partage sur ses réseaux. Il a affiché 25 photos à l’espace Trigam à Paris, en 2025. Une exposition au titre évocateur, «Alter Ego». Des clichés thérapeutiques pris à cheval entre 2022 et 2023 qui l’ont aidé à s’extirper de ce blizzard mental dont il ne ressortait pas. «C’était une bataille à vouloir essayer d’évoluer. Je me perdais, j’étais plus moi-même.»
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Si Jacquelin peinait dans cet état, c’était un peu de la faute de Fourcade, Martin cette fois, lui aussi son ami, et ancien coéquipier. Le sextuple médaillé d’or voyait comme tout le monde qu’il avait quelqu’un de sa trempe à ses côtés. A la fin de sa vie de sportif, il a inconsciemment voulu l’influencer via sa grille de lecture. A trop vouloir l’enfermer dans sa conception du biathlon, il l’a perdu. En voulant faire du Fourcade, Jacquelin ne faisait surtout plus du Jacquelin.
L’encadrement a contribué à l’égarement, notamment en lui disant de tirer moins vite, mais mieux. En se reniant sur le pas tir, il bloquait. Dans ses pensées et sur chaque balle. Fourcade est revenu sur ce chapitre auprès de l’Equipe, après la poursuite, dimanche : «J’essayais de lui dire de davantage me ressembler, pour être plus régulier, pour être plus consistant et moins fou. Mais Emilien m’a montré aujourd’hui, avec beaucoup de talent et le panache qui est le sien, que son chemin était différent mais pas moins beau.» L’Isérois a lu ses déclarations : «Ça m’a touché.» Autant que lorsque Fourcade lui a remis sa médaille de bronze. Juste après, ils ont pris une photo.




