Inscrivez-vous pour recevoir gratuitement notre newsletter Libélympique tous les matins pendant les JO. Et pour ne rien manquer des Jeux, suivez notre live.
La scène est surréaliste : en plein slalom olympique, un des compétiteurs balance ses bâtons comme on envoie tout par-dessus bord, déchausse, traverse la piste en marchant pour aller jusqu’à l’orée d’un bois où il s’allonge, possiblement pour pleurer. Il va rester une bonne dizaine de minutes comme ça. Il s’agit du Norvégien Atle Lie McGrath, actuel leader mondial du slalom, qui vient de perdre toute chance d’être champion olympique (au profit du Suisse Loïc Meillard) alors que vainqueur confortable de la première manche, deux heures plus tôt.
Franchement, on aurait bien fait pareil, Addio, monde cruel, marre du mauvais sort. Parce que la lose commence à peser trop lourd dans la balance tricolore du côté de Bormio-Livigno : à peine une médaille de bronze au ski de bosses (Perrine Laffont) et le même métal en snowboard cross (pour le tandem Léa Casta-Loan Bozzolo) où une razzia bleue était annoncée ; et ce lundi 16 février, à l’issue du slalom, carrément le zéro pointé pour le ski alpin français masculin pourtant également réputé hyperdense, dopé à la saine émulation. Heureusement que Romane Miradoli a sauvé l’honneur avec sa médaille d’argent en Super G.
Clé tordue
Espérer entendre la Marseillaise sur la Stelvio relevait du fantasme raisonnable. Il s’incarnait principalement en Clément Noël. Champion en titre, couronné le 6 février 2022 à Pékin, le Vosgien d’origine et Savoyard d’adoption l’avait martelé : en allant à Bormio, son seul objectif était de récidiver. Lors d’un point presse, ça donnait : «La médaille, elle ne part pas, elle reste avec moi.» Dans un entretien avec Libé, en amont des Jeux, le flegmatique (hors ski) se faisait catégorique : la course olympique «est la plus importante, il y a quoi au-dessus ?» Comme pour les championnats du monde, course d’un jour, «ce jour-là, on se doit d’être parfait et je trouve que ça fait à la fois la difficulté, la frustration quand ça ne marche pas, mais aussi la beauté quand ça marche. La rareté amène cette beauté, je pense.» Le lundi 16 février 2026 a été très moche, pour lui et le reste de l’équipe de France.
Le ciel s’en est mêlé : les flocons tombaient à foison lors de la première manche, à 10 heures, de quoi déduire «visibilité réduite + neige fraîche donc plus accrochante = contexte coton pour une compète». Mais si ces éléments ont été évoqués, c’est à la volée, manifestement pas décisifs. Pour la première manche, c’est plutôt le tracé qui s’est vite imposé comme la clé du jour. Bien tordue, la clé. Le coach de l’équipe italienne l’a conçue, on se dit qu’il doit être fan de flipper et qu’il a dû se régaler, en imaginant les bolides partir dans tous les sens, avant d’avoir soudain à négocier une enfilade bien serrée et de repartir dans une valse. Noël a failli carrément sortir du tracé, s’est raccroché in extremis aux branches.
Hécatombe
En zone mixte où se font les échanges post-course avec la presse, il décryptait un tracé «spécial» à l’issue de la première manche : «Les figures un peu obliques, très obliques même, font que sur cette piste très plate à la fin, il faut savoir prendre la vitesse et oser prendre les risques. Mais là, le traceur a décidé de faire les pièges sur ces endroits-là. C’est difficile. On l’a vu, il y a beaucoup d’abandons. Je prends deux secondes en m’arrêtant complètement et je suis septième…» C’est de fait une sorte de performance, vu l’hécatombe globale : moins d’arrivées (45) que d’abandons (50), du rarement vu.
Décryptage
Et il y a du lourd dans ces «DNF» (pour «did not finish»), comme le vainqueur du géant, le Brésilien Lucas Pinheiro Braathen. Idem Paco Rassat, que les aficionados voyaient médaillable et qui enfourche. Plombé par son hors-jeu, le fan de l’OM : «Il y avait pour moi un truc à faire et je ne l’ai pas fait, je n’ai pas réussi à m’adapter.» Autre porté disparu de la première manche, Léo Anguenot, piquant lors du slalom géant. Steven Amiez, lui, passe la ligne mais avec 4 secondes dans la vue, il se reproche des fautes et de la précipitation. Au total, l’impression de mécaniques simultanément déréglées. On serait paranoïaque, on soupçonnerait un hacking.
«Pas de panache, rien»
«Ça fait mal de faire ça sur les Jeux […] mais ce n’est pas fini, je vais m’envoyer à la 2», avait aussi dit Clément Noël. Vu l’écart, on y croyait moyen mais bon, cette fois le tracé était français, ça devait aider, et, à 13 h 30, la neige avait cessé. Le vague espoir a duré quelques secondes. Porte enfourchée. Quand le tricolore se pointe, un peu plus tard, c’est avec la mine couleur papier mâché. «Il aurait fallu une manche énorme pour remonter, évidemment, mais il fallait au moins montrer du beau ski, c’est important, le panache… Là, il n’y a pas de panache, rien, rien à sortir de positif de cette journée…»
Alors, comme pour le snowboard cross, il y a la tentation de reprocher des yeux plus gros que le ventre. Les Bleus avaient les moyens de leurs ambitions affichées, assure un peu plus tard David Chastan, directeur du ski alpin à la Fédération française de ski. Pas de pot, «le jour où il faudrait que ça soit vraiment dans le bon sens, ça n’est pas pour eux». Tout en fixant la Stelvio comme une ennemie, il se dit confiant pour 2030. Clément Noël, lui, glisse qu’«une fois la déception passée, il y aura le temps des questions, pourquoi ça n’a pas fonctionné». On parie qu’il comprend Atle Lie McGrath et son échappée dans le bois.




