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Récit

Nathan Tchibozo, le premier olympien béninois des Jeux d’hiver

Doté d’une triple nationalité, le slalomeur des Deux Alpes qui disputait sa deuxième course ce lundi 16 février à Bormio, saisit l’opportunité d’exister sur la carte mondiale du ski alpin.

Nathan Tchibozo est français, béninois et togolais. Il participe aux épreuves de slalom sous bannière béninoise, une première pour le pays aux JO d'hiver. (Fabrice Coffrini/AFP)
ParSabrina Champenois
envoyée spéciale à Bormio
Publié aujourd'hui à 15h17

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L’hebdomadaire italien L’Espresso en est manifestement tout retourné, et inclut son cas dans les «histoires absurdes» des Jeux de Milan-Cortina. Nathan Tchibozo, 22 ans, qui court en ski alpin sous les couleurs du Bénin et s’alignait ce lundi 16 février sur le slalom, fait partie de ces athlètes en lice aux Jeux d’hiver alors qu’il ne neige pas dans les pays qu’ils représentent. Des anomalies ambulantes, en somme.

Quatre exemples sont emblématiques. Alex Estridge, 19 ans, représentant des Emirats Arabes Unis, a appris à skier sur la piste… d’un des centres commerciaux de Dubaï. Sa participation à ces Olympiades (et celle de sa compatriote la skieuse chevronnée Piera Hudson, qui officie aussi en alpin) est inédite, donc historique. Confirmant une appétence surprenante vu son ADN tropical, la Jamaïque aligne six bobeurs (répartis en bobsleigh à quatre, bobsleigh à deux et monobob féminin). C’est le cas depuis les Jeux de Calgary, épopée popularisée par la comédie Rasta Rockett et qui a fait école dans le pays, avec un vrai vivier ; mais le postulat perdure, que Jamaïque et sports de glace, c’est antithétique.

Sympathiques aliens

«Rasta Rockett est d’ailleurs un gimmick qui surgit à chaque athlète qui court sous les couleurs d’un pays chaud présent aux sports d’hiver. Par exemple à propos du slalomeur Haïtien Richardson Viano, qui est né à Haïti, a été abandonné, puis adopté à trois ans et demi par un couple franco-italien installé à Briançon, lui guide de haute montagne, elle gérante d’un gîte d’étape. Le gamin est aussitôt mis sur les skis. Cette folle trajectoire a fait l’objet d’un livre, En Haïti, j’ai rêvé neige, qu’il présentera ce lundi soir à Bormio avec ses deux biographes italiens. L’histoire de son compatriote Stevenson Savart est similaire. Né en 2000 à Haïti, adopté à l’âge de trois ans par une famille de La Bresse, le futur fondeur a grandi dans les Vosges.

L’athlète a priori hors sol : cette atypie fait partie des «marronniers» (articles faits et refaits) du journalisme, et pour cause : ces sportifs font sourire, on présuppose de sympathiques aliens, pas vraiment à leur place mais inoffensifs. Certains de leurs concurrents et certaines fédérations tiquent, eux, vu le système des quotas par pays appliqué par le Comité national olympique : certes consubstantiel aux JO, l’universalisme a pour conséquence de donner des tickets à des protagonistes sans palmarès de première catégorie, tandis que des nations blindées de talents de valeur mondiale sont contraintes à des arbitrages féroces.

«J’ai commencé à trois ans parce que mes parents passaient leurs vacances à la montagne»

Nathan Tchibozo ne s’en cache pas, avec une transparence qu’il faut saluer : à la veille de son entrée en lice, de son hôtel de Bormio où il est arrivé la veille de la cérémonie d’ouverture, il nous dit, très calme et cash, courir sous le drapeau béninois pour avoir la possibilité de participer à ce type de raout. Pour côtoyer l’élite mondiale que son classement actuel («entre 600e et 700e») laisse hors de sa portée.

Son rêve ultime serait d’intégrer l’équipe de France. Sur le papier, il le pourrait, avec sa triple nationalité : béninois par son père et togolais par sa mère, il est aussi français, né à Paris. Il n’a d’ailleurs vécu que dans l’Hexagone et a découvert le ski plus tôt que la plupart des Français : «J’ai commencé à trois ans parce que mes parents passaient leurs vacances à la montagne. Ils ont tellement adoré les Deux Alpes qu’ils y ont déménagé, il y a vingt ans. A partir de là, j’ai intégré le club et j’ai progressé.» Mais pas au point de percer, et la concurrence est telle que concourir comme tricolore voue à l’échec son rêve d’intégrer les Bleus. Alors Tchibozo rejoint une structure privée, Orsatus ski racing, partenaire de la Fédération française de ski. Il officie sur le circuit international depuis cinq ans.

Un temps, il représente le Togo, notamment aux Championnats du monde. Puis, en 2025, son père crée l’Association sportive du Bénin pour le ski, qu’il rejoint. Une stratégie pré-JO ? «C’est une fierté aussi, de représenter le Bénin. Ces trois dernières années, je n’y suis pas allé à cause des compétitions et de mes études en marketing sportif, mais jusque-là j’y allais chaque année.»

Surprise au Bénin

Nathan Tchibozo comprend complètement que sa présence aux Jeux d’hiver étonne, «au Bénin aussi d’ailleurs, ça a un peu fait la une… J’ai reçu pas mal de messages de soutien». Tout de même, cette référence systématique à Rasta Rockett est un peu lourde et caricaturale, non ? «C’est un peu cliché, c’est sûr, mais ça ne me dérange pas. La seule chose qui m’importe, c’est de faire quelque chose de bien, arriver à être parmi les meilleurs mondiaux.» Il assure n’avoir jamais essuyé de commentaire négatif sur le circuit et ne pas traverser de moment de solitude à Bormio, «bien entouré, par mes coaches, le comité olympique, et puis ma famille va venir».

La fameuse Stelvio, qui fascine autant qu’elle flippe ? «Bien sûr que ça fait quelque chose, de l’avoir en face, ça donne plein d’émotions.» Faire du hors-piste n’est clairement pas la feuille de route de Nathan Tchibozo, pour qui tous les chemins mènent aux JO. Reste à filer encore plus droit : au slalom géant, samedi 14 février, il a fait 52e. A plus de 11 secondes de Lucas Pinheiro Braathen, autre transfuge, brésilien après avoir été norvégien. Ce lundi, sur le slalom, il n’est pas allé au terme de la première manche, victime d’une sortie de piste, comme une bonne partie de la concurrence.

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