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Hécatombe

Patinage artistique aux JO d’hiver : le roi soleil Malinin et son dauphin Siao Him Fa avalés par un trou noir

Le Français Adam Siao Him Fa pouvait viser la médaille vendredi 13 février à Milan. Mais il s’est complètement raté, avant que l’hyper favori américain Ilia Malinin ne se saborde à son tour. Dans un scénario invraisemblable, c’est le Kazakhstanais Mikhaïl Shadorov qui décroche l’or.

Ilia Malinin au sol après être tombé lors de son programme libre, vendredi soir à Milan. (Claudia Greco/REUTERS)
Publié aujourd'hui à 9h02

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On a commencé à (double voire triple) flipper à partir du Japonais Shun Sato. Celui qui s’est raté mercredi dans le programme court du patinage artistique homme des JO d’hiver, pour cause de patin cassé, a mis tout le monde d’accord à mi-course du programme long qui s’est tenu vendredi 13 février au soir à la patinoire de Milan : il faudrait un sans-faute pour monter sur la boîte. Aligner des quadruples sauts à la pelle, avoir du rythme, de la vitesse, de la puissance. Quitte à risquer la chute, fréquente – dont celle, spectaculaire, du Coréen Cha qui a fini contre la barrière. Troisième du programme court, le Français Adam Siao Him Fa allait devoir s’employer pour décrocher une médaille. En réalité, c’est un scénario bien plus dingue qu’il fallait imaginer.

Canard et flammèches

Petr Gumennik, Russe sous bannière neutre, ne tombe pas. Longiligne dandy à catogan, le gars (23 ans) privé comme l’ensemble de ses compatriotes athlètes de compétition officielle depuis quatre ans pour cause d’invasion poutinienne de l’Ukraine, enchaîne les sauts, triples et quadruples, avec le calme du canard qui baguenaude sur l’étang. Mais bon, il n’est pas dans les petits papiers des juges, qui chipotent sur certains de ses sauts ; il est peut-être trop sûr de lui, aussi.

Le Français Kevin Aymoz crépite, lui, comme d’habitude. Son haut voltage est palpable, se diffuse et réchauffe la patinoire. Sur le Boléro de Ravel, en tunique noire ouverte quasiment jusqu’au nombril et gants rouges qui font comme des flammèches sur la glace, le Grenoblois rappelle ce qu’est un interprète, dans une discipline où la technique est plus que jamais l’arbitre des élégances. Mais il faut dégainer au moins trois quadruples nickel pour exister au niveau mondial… Arrivederci Kevin.

Roi soleil

L’affaire a commencé à 19 heures, s’organise comme toutes les finales de patinage par groupes de patineurs, qui passent du moins bien au mieux classé au programme court, à raison de quatre minutes chacun, et avec quelques temps morts pour re-lisser la glace. Trois heures plus tard, c’est le moment de vérité, l’entrée en lice des six derniers.

La clôture va revenir, sans surprise, au prodige américain Ilia Malinin. A 21 ans, l’angelot a tous les talents, notamment celui d’enchaîner les quadruples (quad) sauts comme on plie une routine. Ce qui lui permet de s’autoproclamer divin («quad god») et révolutionnaire de son sport sans que personne ne trouve à y redire, vu qu’il domine et électrise la discipline depuis quatre ans. Très Roi soleil, le plastron brodé de sa combinaison sied parfaitement à un sacre olympique.

Mais soudain, en cinquième position, Mikhaïl Shaidorov. Dans son costume turquoise et noir taillé dans la désuétude, le Kazakhstanais de 21 ans a l’air inoffensif à souhait. Mal vu. Sur la musique du Cinquième élément, il réussit comme à la parade un programme sans accroc, cinq quadruples, et des triples, et une série de petits pas étourdissante. Une perf de podium. Lui-même n’en revient pas.

Hécatombe au sommet

Les chances de l’Italien Daniel Grassl vite évanouies, place à Adam Siao Him Fa. Tenue noire sobre sur du Philip Glass, la classe. Mais, aussi sec, dès le premier saut, un quadruple lutz, c’est la chute. Et un peu plus tard, il finit un quadruple salchow avec les mains sur la glace. Un backflip, une belle pirouette, son élégance, peu importe : ciao Adam et l’espoir d’une première médaille française en individuel aux JO depuis Candeloro.

Mais la claque kazakhstanaise et l’enjeu olympique font aussi chanceler Yuma Kagiyama, le stupéfiant lutin japonais, vice-champion olympique et vice-champion du monde en 2021, 2022 et 2024. Chute, déséquilibres, il est méconnaissable. Un boulevard s’ouvre pour Malinin, que la patinoire de Milan acclame quand il entre sur la glace.

Or, c’est un naufrage en direct. Son programme annonçait un quadruple axel, le saut le plus difficile, qu’il a été le premier à réaliser en compétition officielle ? L’Américain l’esquisse mais ne le déclenche pas, bloque, le pur-sang fait un refus d’obstacle. Deux autres «quads» finissent carrément en chutes, comme s’il avait perdu son sens de gravité. Lui et nous sur le cul. Et sa réception du backflip n’est pas assurée comme il en a l’habitude. Son regard non plus, perdu à la fin de ce calvaire.

«Je n’ai pas de mots, je suis sous le choc, dit Malinin (qui finit huitième) à la télé peu après. Je me suis entraîné toute la saison pour cette compétition. Tout ce que je peux faire, c’est regarder vers l’avenir.» Oui, comme tout champion qui perd… Pour ses premiers Jeux olympiques, le jeune homme annoncé roi, voire dieu, a été renvoyé à sa condition de mortel. Vu l’influx qu’il apporte au patinage, puisse l‘affront servir d’aiguillon.

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