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Vu de Milan-Cortina

«Je voulais juste rendre hommage à l’Ukraine» : Vladyslav Heraskevych, le skeletoneur exclu des JO qui ne voulait pas se taire

Porte-drapeau de la délégation ukrainienne lors de la cérémonie d’ouverture et belle chance de médaille, Vladyslav Heraskevych voulait participer aux compétitions avec un casque portant les images sérigraphiées de plusieurs de ses compatriotes morts à la guerre. Le CIO ne l’a pas entendu de cette oreille.

Vladislav Heraskevych après sa disqualification à Cortina d'Ampezzo, jeudi 12 février. (Annegret Hilse/Reuters)

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Le nom de Vladyslav Heraskevych ne s’est pas affiché, ce jeudi 12 février, en haut de la piste olympique de skeleton des Jeux de Milan-Cortina. L’Ukrainien devait s’élancer en 11e position, avec de bons espoirs de médaille dans la tête. Quelques minutes avant le début de l’épreuve, il a disparu de l’écran d’affichage. Retiré de la start-list, avec trois lettres inscrites en face de son nom : DNS (Do Not Start).

Lorsque Vladyslav Heraskevych est arrivé ce jeudi matin, à Cortina d’Ampezzo, Kirsty Coventry, la présidente du CIO, l’attendait en bas de la piste. A 8 h 15, tous les deux sont allés se mettre à l’écart, pour discuter une ultime fois d’un sujet glissant. L’objet du litige : un casque décoré avec 24 visages. Ceux de ses compatriotes sportifs tués au cours du conflit russo-ukrainien. L’athlète de 27 ans le portait à l’entraînement. Il comptait à tout prix l’enfiler en compétition.

Or les gravures mémorielles enfreindraient les statuts du CIO. L’article 50.2 de la charte olympique stipule qu’«aucune forme de manifestation ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée sur les sites, lieux ou autres zones olympiques». Depuis le début de la semaine, l’instance olympique estime que la pièce d’équipement customisée tombe sous le coup de ce texte.

Après une grosse dizaine de minutes de discussion, faute d’entente avec le Comité, ce dernier a disqualifié Heraskevych «pour avoir refusé d’accepter les règles du CIO en matière d’expression des athlètes». Son accréditation sportive lui a été retirée. Jetant un sacré coup de froid dans un lieu qui n’en avait pas besoin.

«Pourquoi devrais-je être traité différemment ?»

L’évincé s’est présenté deux heures plus tard face à la presse. Survêt bleu, doudoune jaune, visage fermé sous son bonnet azur. Pas très loin de la fin du parcours qu’il aurait dû emprunter. Il «croit toujours» n’avoir enfreint aucune règle. «C’est une erreur totale de prendre cette décision aujourd’hui. Dans ces Jeux, il y a eu d’autres cas similaires qui n’ont pas été traités de la même manière. Et n’ont pas été sanctionnés.» L’Ukrainien cite l’hommage du patineur américain, Maxim Naumov, qui avait brandi une photo de ses parents disparus – les anciens champions du monde de patinage en couple Evgenia Shishkova et Vadim Naumov, qui figuraient parmi les 67 victimes du crash d’avion du 29 janvier 2025 à Washington. Puis la kippa du skeletoneur israélien Jared Firestone, où figuraient les noms des 11 athlètes et entraîneurs israéliens tués lors des attentats de Munich en 1972. «Pourquoi devrais-je être traité différemment ?» s’interroge le banni. «Les représentants du CIO ont effectué une interprétation des règles qui peut être vue comme une discrimination.»

Plusieurs équipes sont venues protester contre cette décision. «Ils ne comprennent pas non plus où est la violation ici. Je ne voulais pas ce scandale. Je voulais juste rendre hommage à l’Ukraine, à mes amis», martèle Vladyslav Heraskevych. Il a rouvert son sac contenant l’équipement gris. Puis a rappelé la «terrible tragédie». Toutes ces personnes sur son casque «tuées par un Etat, pour rien».

L’émotion de la présidente du CIO

Un peu plus tôt, Coventry était ressortie pour s’expliquer. A reculons, les larmes aux yeux : «Comme vous l’avez tous constaté ces derniers jours, nous avons autorisé Vladyslav à porter son casque à l’entraînement. Personne, absolument personne – et surtout pas moi – ne conteste le message. C’est un message fort, un message de souvenir, un message de mémoire, et personne ne le conteste. Le défi auquel nous sommes confrontés est que nous souhaitions trouver une solution pour l’épreuve uniquement.» L’instance, accusée par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, de «faire le jeu» de la Russie, lui a proposé des concessions, par exemple porter un brassard noir, voire la possibilité d’exhiber son casque une fois hors de la glace. «Nous n’avons pas trouvé de terrain d’entente sur ce point», a simplement dit Heraskevych, qui prévoit de faire appel auprès du Tribunal arbitral du sport.

L’ex-nageuse zimbabwéenne dit appliquer la sentence à contrecœur. «Elle était aussi nerveuse par rapport à cette situation, souffle l’Ukrainien. Elle-même est une ancienne athlète et elle voulait que je participe. Je veux la remercier pour ses mots gentils durant la réunion. Ce qu’elle m’a dit. Mais comme je lui ai dit, cette situation n’est pas bonne compte tenu de la propagande russe.» Au même endroit, en début de semaine, deux lugeurs russes ont pu concourir en tant qu’athlètes individuels neutres. Ils sont 13, au total, à avoir vu leur présence aux Jeux autorisée par le CIO.

Natif de Kyiv, Vladyslav Heraskevych avait déjà pris position par le passé. C’était lors des derniers JO d’hiver à Pékin, en février 2022, juste avant l’offensive russe. Alors que les tensions étaient déjà fortes, il avait montré une feuille plastifiée disant simplement «No war in Ukraine». Un acte interprété comme un appel pacifique par le CIO, qui ne voyait aucune raison de le sanctionner. Il avait pu concourir, et avait terminé 18e.

En Italie, Heraskevych, 4e des derniers Mondiaux et porte-drapeau de la sélection ukrainienne, ambitionnait logiquement un podium. Il vient de sacrifier quatre ans de boulot. «C’est très dur comme moment. De se préparer pendant tant d’années. De ne pas pouvoir participer.» Sa mère, ses grands-parents, «étaient très inquiets à propos de tout ça. Beaucoup de personnes m’ont dit de ne pas le faire, bien qu’ils approuvaient mon point de vue. Mais…» En contrebas, le public poursuit les festivités dans les gradins. Vladyslav Heraskevych n’y a pas jeté une fois un œil. Il est redescendu avec son équipe par les couloirs de la zone médias. Un membre du staff sud-coréen l’a pris dans ses bras. Puis il est parti. La compétition, elle, allait reprendre. Sans lui.

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