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Critique

Les déesses en panne de Silvia Costa

S’inspirant d’un texte de Cesare Pavese, la danseuse et performeuse italienne présente «Dans le pays d’hiver», un fourre-tout poétique qui à la longue laisse de marbre.

Dans le pays d’hiver, tout en délicatesse souffreteuse. (Photo Andrea Macchia)
Publié le 15/11/2018 à 19h26

La douceur crisse. Le charme gracile, en miroir, des deux interprètes principales violente. Le bruitage très travaillé tout en gouttelettes, façon petite musique apaisante dans un cours de méditation pour grands stressés, attaque les nerfs. Et la laideur stylisée de l’autel en stuc, forcément volontaire sans qu’on n’en saisisse la nécessité, n’aide pas la réception. Autrement dit, il est facile de résister à la création de la plasticienne, danseuse et performeuse Silvia Costa, qui a longtemps travaillé avec Romeo Castellucci.

Louve

Dans le pays d'hiver s'ancre sur les Dialogues avec L euco de Cesare Pavese, pour explorer les interrogations de déesses sur les mortels et revisiter notamment la légende de Rémus et Romulus sauvés et allaités par une louve. La curieuse habitude des hommes de se faire la guerre alors qu'ils sont déjà mortels, le sang versé, la limite perçue positivement, font partie des étonnements des deux déesses identiques, qui aimeraient bien, croit-on saisir, descendre de leur Olympe pour s'abîmer au contact des humains. Pavese avait conçu ses Dialogues avec Leuco comme un manifeste politique, après le désastre de la Seconde Guerre mondiale. Rédigée entre 1945 et 1947, cette réécriture des mythologies lui permettait d'inverser les points de vue, ou d'inventer un dialogue entre Achille et Patrocle, la veille de la mort de ce dernier.

Ce n’est pas que les images de Silvia Costa ne soient pas percutantes. L’ultime tableau, dans lequel la louve en bronze s’ouvre en deux pour accueillir celle qui vient de danser (Silvia Costa) et l’emprisonner, persistera longtemps. De même, l’accouchement sur scène d’une fourrure, tandis qu’une main fouille les entrailles de la bête en bronze, est puissante. La sculpture rigide donne donc naissance à son enveloppe molle.

Maniérisme

Tenues blanches virginales. Pantalons courts et larges. Bustes en plâtre qui les enserrent, et dont les déesses se délivreront en laissant découvrir leur poitrine peinturlurée de couleurs vives. Le body painting évoque, comme d'autres éléments du spectacle, une résurgence des années 70 - sans que l'on soit assuré que les citations émanent d'un dialogue volontaire avec le féminisme différentialiste qui avait alors le vent en poupe. Il est probable qu'avoir les yeux rivés aux surtitres (le spectacle est en italien) gâche la possibilité de se laisser imprégner des visions.

Cependant, lorsqu'on baisse le regard, la délicatesse souffreteuse avec laquelle les actrices mettent un pas devant l'autre ou se meuvent en miroir font hurler intérieurement que trop de maniérisme nuit. La chorégraphie, dont la simplicité rappelle des auditions enfantines de fin d'années, gardera son énigme. «Ça parle du féminin», a-t-on pu entendre au sujet du spectacle.  Certes, mais après la représentation, la formule reste toujours aussi opaque.

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