Ce n'est pas l'obscurité, mais les ténèbres. Un noir total et angoissant règne dans la salle de ce nouveau restaurant parisien qui veut «sensibiliser au monde des non-voyants par une expérience humaine, sensorielle et ludique». Une serveuse, aveugle comme tous les autres, rassure et guide. Une fois assis, chacun prend ses repères, tâte la géométrie de sa table. Le dialogue se noue vite avec des voisins qui parlent fort, comme pour compenser un manque. «On se sent seul. Il n'y a pas de regards, de connivence», s'étonne une cliente.
Le «menu surprise» oblige à identifier les plats : dix bonnes secondes pour reconnaître un coeur d'artichaut ; cinq bouchées pour le supposé thon. Alors que le pain réclamé se trouve déjà sur la table, la confusion sel/poivre donne un goût trop épicé aux pommes de terre. Dans un restaurant classique, la qualité des plats ne retiendrait pas la moitié de l'attention qu'on leur porte ce soir-là. Mais cela reste suffisamment bon pour vouloir finir son assiette. Seul souci : plus elle se vide, plus il est compliqué d'user de ses couverts. On laisse d'abord tomber son couteau. Et quand les coups de fourchette ne ramènent plus rien à la bouche, on utilise ses doigts. Cochon mais pratique. Celui qui prétend ne pas s'en servir risque d'être trahi par l'odeur de poisson quand il caressera la joue de sa compagne. Car l'endroit permet une intimité gestuelle inhabituelle dans un lieu public. Mais très réduite pour la discussion : tout le monde écoute les autres.




