«J'ai eu une mauvaise note mais c'est la meilleure de la classe» ; «tous des cons dans cet appart» ; «j'ai décidé d'arrêter mes crises de boulimie et de m'occuper de moi» ; «lâche l'affaire, c'est bon, là»… Tiens, voilà qui va rappeler des séances plus ou moins pénibles aux parents relous d'ados à vif. On se croirait dans la vraie vie, tant les dialogues de ce simulateur de prise de tête avec les parents qui vient de sortir, réalisé en forme de jeu vidéo à l'arborescence assez impressionnante, sont réalistes.
Un simulateur de prise de tête ? En fait, un outil en forme de jeu, un serious game à vocation pédopsychiatrique pour aider les professionnels de santé - hôpitaux, cliniques, services de pédiatrie, pédopsychiatres, maisons des ados. Et aussi les parents paumés et démunis face aux usages de drogue ou d'alcool, de troubles alimentaires type anorexie, de scarifications diverses, de mensonges variés, et d'usage abusif des nouvelles technologies. Autant de dossiers épineux dans la relation adultes- enfants qu'aborde ce jeu intitulé «Clash back», soit un retour sur engueulade. Ou comment décortiquer un conflit parents-ados en revenant sur les dialogues, en choisissant des répliques différentes, induisant tel ou tel comportement.
Pizza. «Nous avons choisi le personnage d'une jeune fille de 16 ans élève en seconde, Chloé, qui doit négocier avec son père le financement et l'autorisation d'un tatouage sur la hanche, un soir dans la cuisine après le travail», explique Xavier Pommereau, psychiatre et chef du pôle adolescents au centre Abadie du CHU de Bordeaux, concepteur du jeu en association avec le studio Interactive Situations.
«Chaque scène donne l'occasion de choisir un scénario avec trois réponses possibles.» Les répliques de Chloé à son père, que choisit le joueur adolescent, orientent l'épisode vers une issue diplomatique, ou le clash. Si on est très malin, le jeu dure peu, dans le cas où on est plus combatif, on va jusqu'à trois quarts d'heure.
Exemple de saynète : le daron est dans la cuisine, avec de la pizza livrée dans son carton, l'air un peu ronchon, et demande à sa fille : «Comment s'est passée ta journée?» Trois options : «Je suis un peu crevée toi ça va ?», la voix de la sagesse diplomatique ; «salut papa pas trop mal et toi ?», la voix du faux-cul, très répandue chez l'ado un peu sioux qui sait comment obtenir un truc ; et «je me suis pris une taule en maths», la voix du clash, ou en tout cas de la mise sur la table immédiate d'une mauvaise note. Ce qui incite rarement le parent à être amour et tolérance. S'ensuit un pénible dialogue sur le contrôle de maths où l'on peut choisir un profil agressif - «ben, je déteste les maths et elles me le rendent bien» - ou le très célèbre «la prof a pas eu le temps de les corriger».
Dans le scénario à plusieurs variantes, on croise aussi l'épisode du portable qui sonne (Chloé va-t-elle choisir de répondre ou pas ?), et la boulimie de Chloé, séance de torture verbale quasi insoutenable : «Et qu'est-ce qui me dit que tu ne vas pas aller t'acheter à manger ?» ; «comment je peux savoir que tu ne te lèves pas la nuit pour vider le frigo ?» ; «aussi, avec ton look gothico- grunge», etc. On a juste envie de lui cogner la face avec son carton à pizza. «Oui, le père est un gros relou, rigole Pommereau, ces dialogues-là ont été demandés par les ados avec qui nous avons travaillé.» C'est assez désagréable pour l'adulte, mais il faut bien reconnaître les dérapages parentaux : quel parent n'a pas dit une grosse horreur pour le regretter ensuite pendant des siècles ?
«On a travaillé pendant cinq ans avec mes collègues, explique Xavier Pommereau, sur une méthode de dialogue basée à la fois sur les nouvelles technologies et le fait que les ados n'aiment pas plus les questions directes que les psychodrames à rejouer en vrai. Ils montrent bien mieux leurs problèmes en se scarifiant ou en s'habillant en gothique qu'avec des mots.»
Belle-Mère. L'idée était aussi de proposer un autre support que «des QCM chiants, du genre "comment t'entends-tu avec ta belle-mère", ou "dirais-tu que tu es impulsif"», explique le professeur. Le filtre du jeu et de l'écran fonctionne mieux, «et quand on le montre aux parents, ils veulent jouer aussi, pas seulement voir comment les ados réagissent. Il y a une grosse demande de café parents-ados», poursuit le psychiatre, qui ajoute que le jeu cartonne en Belgique dans les foyers d'accueil.
Les enfants, eux, sont «toujours très curieux de voir le résultat du jeu», poursuit le psychiatre. L'avatar du joueur donne un bilan en fonction des réponses choisies, du dialogue obtenu, donc de la négo : «Sincérité, adaptabilité, maîtrise de soi, mon avatar commente la partie et analyse le joueur et son attitude.» A l'arrivée, des diagnostics jamais plombants ni péremptoires : «Une réplique franche et directe comme un retour de service au tennis», là, «Chloé cherche à amadouer son père pour parvenir à ses fins».




