Comme quoi, avoir été scout et enfant de chœur, élevé dans la plus pure tradition catholique, avec catéchisme, communion et tout le Saint-Frusquin, mène à tout, et dans ce cas précis, aux arts graphiques, à la BD, à la photo plasticienne et au commentaire sarcastique d'images pieuses et naïves. Avec des santons très personnels, des singes, des poupées Barbie ou des personnages qu'il crée lui-même, Vincent Bouley, 41 ans, met en scène des crèches, dont il détourne avec ironie la dévotion touchante et populaire. Résultat, huit saynètes tout à fait irrévérencieuses et plutôt drôles qui viennent d'être publiées dans un petit recueil, Joyeux Noël (1) : comme la crèche saloon, avec les Rois mages qui s'arsouillent copieusement (après tout, c'est Noël), Marie accouchant auprès du barbu à cadeaux, l'étable sacrée transformée en porcherie ou en zoo avec singes à banane…
Délibérement nunuche
«La nativité est autant du domaine de l'imaginaire que le père Noël, explique le plasticien, en tirant sur sa clope roulée. Tout le monde se l'approprie, n'importe qui peut se faire une crèche à la maison avec n'importe quoi.» Vincent Bouley dit s'inspirer des «crèches populaires, cheap, de mauvais goût, bien pensantes, aux jolies décos un peu nunuches, avec la Sainte Vierge dont on oublie toujours qu'elle a bien dû accoucher, et les animaux qu'on peut imaginer différents du bœuf et de l'âne». Il dit aussi vouloir tourner cette imagerie de La Trinité «façon farces et attrapes, un peu grotesques, un peu dérangeantes» : ce sont des mannequins, des poupées, des santons, désarticulés, tordus, un peu macabres, un peu morbides, mis en scène comme ses «charniers de Barbie». Celles que Vincent Bouley avait tondues, scarifiées, rendu poilues, maquillées, et photographiées dans les terrains vagues du Berlin des années 2000, où il a vécu trois ans, après un détour par le métier de dessinateur maquettiste, la BD et le festival off d'Angoulême. Avec son pote Yassine, l'un des cofondateurs de l'Articho - à la fois galerie, maison d'édition et lieu de spectacles -, il a lancé un fanzine, Allô les pompiers, voyagé un an sur un catamaran. Aujourd'hui, le détourneur de crèches a jeté l'ancre près de Cergy-Pontoise, et travaille sur des trains fantômes, son dernier dada dont on peut voir un exemplaire sur le marché de Noël des Champs-Elysées, le train fantôme Thriller.
Bon, mais pourquoi les crèches, si l'on revient au sujet d'origine, originel même, La Trinité ? C'est, comme souvent, une histoire de famille, la sienne, où Noël était toujours une sacrée occasion : «Ma mère décorait la maison chaque année de façon différente, tantôt vert, tantôt rouge ou doré. Cela allait des rideaux à la vaisselle, en plus de toutes les décorations, couronnes, sapins, chaussettes. Mon père s'occupait de la crèche, ainsi que de la déco du jardin», au point qu'après «avoir gagné le concours municipal des jardinières, ils ont gagné l'un des premiers concours d'illuminations extérieures». Lui a peint des pères Noël et des bonhommes de neige sur des vitrines pour gagner de l'argent quand il était ado, sa sœur et son mari ont ouvert un magasin de fleurs, où, pendant des années, les mois de novembre et décembre furent entièrement consacrés à Noël : sapins, décoration de vitrines, etc.
«Un peu de sexe, de caca ou d’alcool»
Vingt ans de Noël comme ça, «ça fait un sacré passif», rigole-t-il. «Ajoutez à ça l'extravagante profusion de décors de Noël en magasin, dans les bazars, partout, ça suffit largement pour débuter la série. J'ai pu tout trouver : du kitsch, du vieux, du bon et du mauvais goût. Avec en prime les décorations de mes parents, j'étais tranquille, même en dehors des fêtes.» Voilà qui se tient comme argument, d'autant que Vincent Bouley procède toujours par «accumulation d'objets, chinés dans les bazars, les brocantes, les encombrants, qui ont toujours été [ses] sources d'approvisionnement». Dès qu'il a abondance d'objets, la série s'impose. Parfois aussi, il crée ce dont il a besoin, comme ses fameux santons iconoclastes, l'âne qui crève de faim, les deux chiens qui s'accouplent, etc. Puis l'artiste fait son décor, de manière à ce que ses crèches ressemblent «à celles que tout le monde a connues. Une sorte de madeleine, avec laquelle je tourne mes propres idées en dérision, en gardant l'enveloppe et détournant le contenu. Le réel semble tout proche mais en fait non. Un peu de sexe, de caca ou d'alcool, et c'est le bordel».
De la désacralisation, mais pas d'idéologie ou de message : Vincent Bouley, qui a arrêté de croire en Dieu comme on arrête de croire au père Noël, y va à l'instinct, sans se prendre au sérieux, avec une sorte de distance absurde et kitsch. Et pour les fêtes, vous faites quoi ? «Réveillon en famille, bien sûr», sourit-il. Si c'est pas l'esprit de Noël, ça.
(1) La série est en vente sur Articho.info et a été exposée en octobre à l’Articho, 28, rue des trois bornes, 75011 Paris. A voir sur Vincentbouley.com




