Quand il a posé le pied pour la première fois à Carthagène, Gabriel García Márquez redoutait de trouver le «fossile en conserve des historiens». La vieille ville coloniale, rescapée de six sièges de pirates et corsaires, se présentait au futur prix Nobel de littérature un soir d'avril 1948, dans une Colombie qui entrait dans la plus sanglante de ses guerres civiles. Après avoir voyagé dans un camion aux prétentions de bus, l'aspirant conteur allait pourtant vivre, dans le refuge des murailles tricentenaires, une nuit pour lui «historique».
La ville «héroïque» étale aujourd'hui ses épais remparts et sa forteresse, cimentés du sang des esclaves, tels que le futur écrivain les a découverts en ce lointain crépuscule. Seul un tronçon de la muraille, qui avait résisté aux «surprises de guerre et débarquements de boucaniers», a finalement succombé et cédé la place à quelques arpents de bitume chauffés par un va-et-vient de bus multicolores, qui effraient la foule des passants et colporteurs à coups d'avertisseur.
C'est «les larmes aux yeux» que García Márquez avait découvert à son arrivée, malgré le couvre-feu, ce qui continue de séduire les visiteurs : «Les vieux palais des marquis», la cathédrale aux flancs de corail, la «mer incessante». «Une ville qui rêvait toujours du retour des vice-rois» d'Espagne, du temps où elle était «la plus prospère des Caraïbes, surtout grâce au privilège ingrat d'être le plus grand mar




