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Relecture

Quarante ans après, l'Antivoyage tient la route

Retour sur le livre culte de la romancière Muriel Cerf.

(Alexandra Dupire, finaliste du concours Libé Apaj 2014.)
Publié le 03/02/2015 à 16h05, mis à jour le 17/03/2015 à 12h56

C’est un de ces livres coup de poing qui vous marquent pour toujours. Un peu l’équivalent des romans de Kipling, London ou Kessel. Un truc qui colle au cœur et au corps. Un de ces romans qu’on dévore à vingt ans et qui vous donne envie de partir, sac au dos, sans billet de retour, vers cet Orient mythique et cent fois rêvé. Un ovni littéraire paru en 1974, au style explosé, plus surchargé qu’un temple jaïn… Un voyage halluciné au cœur des années hippies entre Inde, Népal et Thaïlande; fait de rencontres, de découvertes et de réflexions définitives sur la vie, la mort, l’amour, comme on les adore à cet âge…

Autant dire qu'on a aimé. Et que la version poche de l'Antivoyage nous a suivi sur les routes pendant des années; nous accompagnant le soir dans les gargotes de Bombay ou les houseboats de Srinagar. Un livre pour rêver à l'ombre gracile de Muriel Cerf qui nous y avait devancés quelques années plus tôt; un livre qui donnait envie d'écrire et d'essayer tous les paradis artificiels que nous décrivait l'auteure, touchante et déjantée, avec sa fragilité et sa force d'adolescente en empathie avec le monde.

 (AFP Photo / Yves Paris)

Puis le temps a passé, comme il passe au galop. Muriel Cerf a écrit d’autres livres, mené d’autres combats et s’est éteinte, toute cabossée, le 19 mai 2012 à 61 ans. Ses premiers lecteurs sont devenus des quadras ou des quinquas sédentaires. Et l’on peut même avouer que la relecture du livre culte n’a pas été tout à fait à la hauteur des souvenirs…

Mais demeure un lieu magique: l'Inde, qui malgré les changements et la modernité, est toujours ce chaudron bouillonnant, cette «moisissure géante», d'où sortent miraculeusement des «déesses cradingues, les mômes de la route, les tendres voyageuses au jean blanc à l'endroit des fesses, des poux et des étoiles dans leurs cheveux rougis au henné, celles qui traversent le monde avec une cantine militaire et les yeux frappés d'illusion. Et aussi toutes les enfants de l'Asie, poussées comme des champignons miraculeux…»

Un pays-continent, comme un temple à ciel ouvert, où il est toujours possible de voir «Devi l'épouse de Çiva laver sa culotte dans les fontaines de Katmandou, Kâli la noire s'épouiller avec la minutie d'une mère babouin, Radhâ la bergère chiquer le bétel et cracher par terre des jets de salive…».

On a qu'une fois vingt ans. Il serait dommage de rater cet Antivoyage. Il n'y en aura sans doute plus d'autre.

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